Qu’est-ce qu’on en a à foutre de 14-18 ?

Cette question, c’est un peu celle à laquelle je suis confrontée depuis quelques mois. C’est d’abord comme ça que je voyais les choses, lorsque j’étais étudiante en archéologie, à Liège. Je me souviens avoir voulu découvrir pourquoi la Place du XX Août, sur laquelle la Fac de Philo & Lettres est installée, portait ce nom. Lorsque j’ai découvert qu’il s’agissait du 20 août 1914, jour où 17 civils ont été fusillés par les Allemands sur cette place, j’ai vite décidé de ne pas pousser plus loin les recherches. Ces morts me semblaient lointains, et cette histoire de guerre en noir et blanc ne me paraissait pas intéressante. C’est en aidant mon père à écrire son livre sur les Soignants de la Grande Guerre que j’ai été saisie par l’aspect humain de ce conflit, et surtout par l’héritage culturel et social de cette période. Je me suis alors demandée comment intéresser ceux qui croient « ne rien en avoir à foutre de 14-18 ». C’est dans cet esprit que j’ai entamé, il y a déjà 4 ans, un long travail d’enquête sur les paysages de l’ancienne ligne de front de la Première guerre mondiale. Je ne vais pas vous réexpliquer ici pourquoi ces paysages sont à mes yeux des vecteurs de mémoire intéressants. Mais il se trouve que ce travail m’a amenée à m’intéresser de près, depuis quelques mois, à une petite portion particulière de ce paysage dont la lecture, à la façon d’un palimpseste, révèle une partie méconnue de l’Histoire : le sort des civils belges exilés en 14-18. Près de 600 d’entre eux reposent dans un cimetière « fantôme », non loin de la Chartreuse de Neuville-sur-Mer, refuge et hôpital où ils avaient été accueillis comme des centaines d’autres compatriotes, entre 1915 et 1919. Le cimetière s’est effacé du paysage. Entre le village et la Chartreuse, rien n’indique plus sa présence. Pas une croix ni une stèle. Seuls les restes des fondations d’un petit monument, et l’aspect légèrement perturbé de la prairie laissent deviner que reposent encore là les corps de ces victimes oubliées de la Grande Guerre. Beaucoup de vieillards et d’enfants, victimes souvent du typhus ou de la grippe espagnole, et de façon générale, sans doute, de leur état fragilisé par la malnutrition et l’épreuve de l’exode. La Seconde guerre mondiale a effacé le souvenir de la Première, et avec celui-ci, la mémoire de ces personnes dont on ne peut s’empêcher de se demander si elles ont été comptabilisées comme victimes de guerre… Je me suis laissée happer par l’envie d’en savoir plus sur ces réfugiés. J’ai découvert que le premier conflit mondial avait suscité une vague migratoire inédite jusqu’alors. J’ai appris aussi que les réfugiés belges, s’ils ont été bien accueillis au début de la guerre en France et en Angleterre, ont par la suite été rejetés car jugés encombrants, lorsque l’on comprit que la guerre ne serait pas finie en quelques mois à peine… J’ai pris conscience aussi de cette fracture entre ces exilés et les Belges restés en Belgique, sur le front ou en zone occupée. Les « Belges du dehors », accusés de lâcheté par « ceux du dedans », furent condamnés au silence, et à l’opprobre, après leur retour au pays. Leurs souffrances ont été niées. Occultées au point d’être oubliées, on les redécouvre seulement, alors que ceux qui les ont vécues ne sont plus là pour témoigner.

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Alors que je rédigeais un dossier sur ce thème pour Le Vif (voir l’édition du 7 novembre 2014), j’ai découvert que la Compagnie MAPS jouerait une pièce intitulée « Exils 1914 » aux Riches-Claires, en ce mois de novembre. Le dossier de presse a définitivement éveillé ma curiosité lorsque j’y ai lu que les auteurs-comédiens de la pièce, s’étaient précisément demandé ce qu’ils pouvaient « en avoir à foutre de 14-18 ». C’est en découvrant que cette guerre avait été à l’origine de nombreux exils, frappant les aïeux de leurs familles comme de tant d’autres, que Stéphanie Mangez, Philippe Beheydt et Emmanuel De Candido ont eu envie d’écrire cette pièce au cours de laquelle ils font se croiser les récits d’un civil fuyant la Belgique, d’un travailleur belge déporté en Allemagne, et d’un des 32 soldats congolais s’étant enrôlés volontairement dans l’Armée belge pour servir dans les tranchées de la plaine de l’Yser. Hier soir, c’est avec émotion que j’ai suivi ces trois parcours d’exilés portés sur scène de façon sensible par ce collectif de création théâtrale « résolument porté sur les questions de frontières, d’immigration, de cultures et d’identités ». Au travers d’un récit choral rythmé, les trois comédiens réussissent le pari d’emmener le public avec eux dans ce voyage particulier dans le temps et dans l’espace.

 


affiche-rcJ’ai apprécié les références historiques qui étaient perceptibles dans la pièce sans jamais l’alourdir. De même, si on se laisse prendre par l’intensité dramatique de ces 3 destins d’exilés de guerre, c’est sans doute par ce que leurs récits ne s’appesantissent pas sur les souffrances, mais parviennent à les faire percevoir avec une certaine pudeur, parfois masquée par de l’humour. J’ai retrouvé dans l’ écriture de cette pièce la façon délicate dont l’artiste et soldat Renefer a décrit et dessiné la guerre dans le « Carnet de Poilu » destiné à sa petite fille Raymonde : tout y est dit, parfois entre les lignes, sans trop de pathos, pour d’autant plus d’efficacité… A la fin de la pièce, on ne se demande plus du tout « ce qu’on peut bien en avoir à foutre de 14-18 ». On a compris que se pencher sur les petites histoires de la Grande Guerre permet d’aborder des thèmes tels que la migration, l’exode, la déportation, le mal du pays, le retour au pays, et le racisme… Autant de questions qui sont loin de n’appartenir qu’au passé, ainsi que le souligne la projection d’images centenaires et d’images contemporaines qui clôt la pièce en vous laissant sans mots, mais le coeur et la tête en fusion.

Comme l’ont écrit Emmanuel De Candido, Stéphanie Mangez et Philippe Beheydt dans une lettre ouverte, « Il y a du feu dans ce projet au nom limpide  : Exils 1914  ! Pas tant le feu des combats… Plutôt un feu qui brûle dans nos ventres et qui explose comme le cri d’un nouveau-né… Il faut parler, il faut raconter, il faut rencontrer. Pour transmettre, troubler, provoquer, rassembler, accompagner, en restant persuadés encore et toujours, à chaque instant, que l’art théâtral n’est que de l’art, c’est-à-dire  : à la fois futile et crucial  ! »

Que vous en ayez quelque chose à foutre ou pas de 14-18, et surtout si vous n’en avez rien à foutre, courez voir cette pièce. Après la création d’Exils 1914 aux Riches-Claires, la Compagnie MAPS sera en tournée dans les écoles, les bibliothèques, les maisons de retraite, les associations avec 3 formes courtes de la pièce (chacun des 2 récit constituera une de ces formes courtes de 25 minutes), accompagnées d’un débat participatif et d’une animation. Qu’on se le dise, le centenaire de la Grande Guerre ne se termine pas en 2014. Il y a fort à parier que c’est lorsque les flonflons des cérémonies officielles se seront tus que ces commémorations prendront un véritable sens, au travers de projets humains tels que celui-ci…

Exils 1914, du 6 au 22 novembre 2014 aux Riches-Claires, 02 548 25 80, http://www.lesrichesclaires.be

Le site de la Compagnie Maps

 

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