La nature sur le front de 14-18, témoin de violence, symbole d’espoir

Lorsque j’ai entamé mes recherches sur l’héritage environnemental de la Grande Guerre, j’ai tout de suite été curieuse de savoir si les combattants portaient une attention à la nature. Etaient-ils tracassés par les destructions du paysage, de la flore et de la faune sur la ligne de front ? La question peut paraître absurde : pourquoi se seraient-ils inquiétés de quelque chose qui peut paraître futile au regard des souffrances humaines générées par les combats ?

Autour d'un tronc d'arbre mutilé, des coquelicots repoussent dans le sol bouleversé  d'un champs de bataille de la ligne de front occidentale de la Grande Guerre. Kennington-Eric-Henri-RA-1919-©-IWM-Art.IWM-ART-5052

Autour d’un tronc d’arbre mutilé, des coquelicots repoussent dans le sol bouleversé d’un champs de bataille de la ligne de front occidentale de la Grande Guerre. Kennington-Eric-Henri-RA-1919-©-IWM-Art.IWM-ART-5052

L’existence du poème « In Flanders Fields » écrit par John McCrae sur base de l’observation de l’émergence de coquelicots dans la terre remuée par les combats pouvait toutefois laisser penser que certains soldats avaient guetté les réactions de la nature, aux prises avec des bouleversements d’une ampleur et d’une intensité inédites jusqu’alors. Les documents témoignant de l’ intérêt des combattants pour les éléments naturels subsistant sur les terres dévastées sont beaucoup plus nombreux que l’on ne pourrait le croire…

De multiples descriptions de plantes, d’arbres, de paysages, et même d’oiseaux ou d’autres animaux figurent dans la littérature d’écrivains-combattants comme Max Deauville, Ernst Jünger, Roland Dorgelès, Gabriel Chevallier ou Erich Maria Remarque (et bien d’autres), et dans des représentations de nature réalisée par les artistes-combattants, tels que Paul et John Nash, Renefer, Bruce Bairnsfather, et Mathurin Méheut…

D’autres documents, plus modestes, nous révèlent que ce regard sur la nature des champs de bataille n’était pas l’apanage de personnalités appartenant au monde des arts et des lettres : depuis quelques années, au milieu des souvenirs de guerre que les descendants des Poilus, Jass, Sammies et Tommies exhument des malles familiales, émergent des herbiers, des recueils d’observations ornithologiques, des courriers écrits sur des écorces, des fleurs cueillies et pressées entre les feuilles d’une lettre.

Il y a ce poème des Violettes de Plugstreet, cet herbier de Clément F. redécouvert par sa petite-fille, ou celui de Stanislas Boireau, édité à la fin du livre « Plantes de Poilus », de Denis Richard (Ed. Plume de Carotte)…

Des sites tels qu’ Europeana 14-18 ou Images de 14-18 regorgent de documents attestant de l’importance du regard des combattants sur la nature. Un des plus touchants est sans doute cet ensemble de 2 cartes en écorce de bouleau envoyées par Charles Adolphe Cure à sa femme. Ces cartes illustrées ont été réalisées sur des écorces d’arbres provenant du Bois de Beau Marais sur la commune de Craonne (où les tranchées françaises qui faisaient face à celles, allemandes, du Plateau de Californie, sont encore visibles aujourd’hui). Charles Adolphe Cure qui a fait partie du 36e régiment d’infanterie de août 1914 au 31 mai 1917, puis du 363e régiment d’infanterie jusqu’au 3 juillet 1917, était peintre en bâtiment avec la spécialité de peintre en lettres. Sur une des cartes, il a dessiné une pensée, et sur l’autre, une hirondelle bleue qui tient dans son bec une autre pensée et porte l’inscription « Craonne 18-3-15 1914.1915 Que cette pensée amène mon retour parmi vous A Henriette et Nono Charles »…

 

Alors que je partageais cette découverte sur les réseaux sociaux, Marianne Février a réagi en m’envoyant les copies de lettres, dessins et cartes postales illustrées par son grand-père Marcel Alibert : une feuille de chêne de Verdun, quelques fleurs séchées, des dessins de muguets et d’oiseaux, accompagnés de mots destinés à rassurer l’entourage…

 

Feuille de Chêne de Verdun ouvragée par Marcel Alibert

Feuille de Chêne de Verdun ouvragée par Marcel Alibert

Jusqu’à présent, on n’avait attaché qu’une importance limitée, et une interprétation sentimentale personnelle à ce type de témoignages. Pourtant, ce petit trésor, comme d’autres documents et objets que les « grandes collectes » lancées à l’occasion du Centenaire de la Grande Guerre ont permis de réunir, nous offrent une nouvelle lecture de la Première guerre mondiale et de son héritage : ils nous permettent de comprendre que les soldats étaient bel et bien sensible aux destructions environnementales, non seulement parce que nombre d’entre eux étaient des paysans, mais aussi parce qu’ils s’identifiaient à cette nature violentée… Leurs regards sur les silhouettes des arbres en charpie nous parlent de leurs propres souffrances, tandis que leur émerveillement à voir des fleurs repousser sur le champs de bataille nous livre leurs espoirs.

Combien d’herbiers de guerre, de carnets ornithologiques de combattants, de courriers fleuris sommeillent encore dans les greniers des descendants des combattants de 14-18 ? Participez à la « Petite collecte Nature 14-18 » de Paysages en Bataille : si vous êtes en possession de photos, dessins ou peintures de paysages de la Grande Guerre, de lettres, cartes postales ou d’autres objets et documents témoignant d’un regard de combattant sur la nature, partagez-les avec nous !

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