« Morts au champ d’honneur », mères au champ d’horreur

Il y a quelques jours, mes pas m’ont menée une fois de plus auprès des creutes du Soissonnais. En ce joli mois de mai où l’on fête les mères, mes pensées se sont envolées vers les mamans de ces jeunes soldats trop tôt disparus…

Les gravures qui ornent certaines parois des anciennes carrières de pierre où les Poilus avaient installé leurs cantonnements figurent parmi les témoignages les plus émouvants de la Grande Guerre. Une des plus remarquables creutes décorées de la sorte est sans doute celle dit « du 1er Zouaves », à Confrécourt : outre de multiples sculptures, on trouve au fond de celle-ci une chapelle bordée d’un escalier par lequel les soldats montaient directement sur le champs de bataille… L’aumônier militaire Paul Doncoeur y donna la messe de Noël en 1914.

À Vingré, une creute et sa chapelle, moins connues que celles du "1er Zouaves"

À Vingré, une creute et sa chapelle, moins connues que celles du « 1er Zouaves »

Mais d’autres creutes aux ornements plus modestes et parfois moins bien conservés peuvent laisser de fortes impressions à ceux qui les visitent aujourd’hui. Ainsi, à Vingré, une creute, située sur un terrain privé, a, elle aussi, servi de chapelle pour le père Doncoeur. On peut aujourd’hui encore y lire une lettre envoyée de cet endroit par l’aumônier à sa mère, le 18 mars 1915 : «(…) Hier, j’ai été avec un autre prêtre chercher sur le plateau un corps qu’on avait pas encore enterré depuis octobre, je crois. Il a fallu pour cela nous mettre à plat ventre et ainsi le tirer 100 mètres durant sans nous lever, sous peine d’être vus. C’est une famille qui aura du moins la consolation de retrouver une tombe. »

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Lettre du Père Doncoeur à sa mère, le 18 mars 1915.

Par ces confidences, Paul Doncoeur témoigne d’une réalité qui a des conséquences jusqu’à ce jour : on évalue à 700 000 le nombre de corps encore disséminés sur le front Ouest de la Grande Guerre…

 

Roland Dorgelès a évoqué lui aussi de façon percutante le destin tragique de ces soldats n’ayant pas eu droit à une sépulture : « Non, votre martyre n’est pas fini, mes camarades, et le fer vous blessera encore quand la bêche du paysan fouillera votre tombe», écrivait-il dans « Les croix de bois », en 1919. Plus tard, l’écrivain décrivit aussi en des termes d’une grande sensibilité la douleur vécue par les familles se trouvant dans l’impossibilité de se recueillir sur une tombe.

Le Réveil des morts. Illustrations en couleurs de Maurice Lalau gravées par Gilbert Poilliot. P., Les Heures Claires, 1948.

Le Réveil des morts. Illustrations en couleurs de Maurice Lalau gravées par Gilbert Poilliot. P., Les Heures Claires, 1948.

Dans « Le Réveil des morts », paru en 1923, Roland Dorgelès compare le Chemin des Dames à une gigantesque sépulture collective, et emploie une image forte pour évoquer le chagrin des mères : « Si l’on y creusait, de la Malmaison à Craonne, une fosse commune, il le faudrait dix fois plus large pour contenir les morts qu’il a coûtés. Ils sont là, trois cent mille, Allemands et Français, leurs bataillons mêlés dans une suprême étreinte qu’on ne dénouera plus, trois cent mille sur qui des mamans inquiètes s’étaient penchés quand ils étaient petits, trois cent mille dont de jeunes mains caressèrent le visage. Trois cent mille morts, cela fait combien de larmes ? »

 

Une scène du livre dépeint le triste ballet des mères de soldats défunts visitant les champs de bataille dans l’espoir de trouver, enfin, le lieu où est tombé leur fils : «À ce moment, Serval et son compagnon aperçurent dans la carrière une femme qui allait et venait.

– En voilà encore une qui cherche une tombe ! fit le tireur de cailloux. J’en vois assez souvent monter ici, mais jamais pour se promener. Oui, elle cherche sûrement une tombe. Mais il n’y en a plus. On les a enlevés! Tout de même, pas plus tard qu’hier, y a un laboureur de Maison-Rouge qui a “retourné” encore deux Anglais dans ce champ. »

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Le Réveil des morts. DORGELÈS (Roland). Paris, Éditions Mornay, 1924. Illustrations par Pierre FALKÉ.

Ce passage du « Réveil des Morts » met le doigt sur un fait cruel : outre les corps pulvérisés par la violence des combats, d’autres ont disparu dans l ‘immédiat après-guerre en raison de l’urgence dans laquelle furent menées certaines restaurations de terres agricoles.

Ainsi que l’expliquent T h i e r r y  Ha r d i e r et J e a n – F r a n ç o i s J a g i e l s k i dans un article très intéressant sur «  Le corps des disparus durant la Grande Guerre : l’ impossible deuil », « la disparition de corps non encore déplacés et regroupés simplifiait à l’évidence les opérations de remembrement et de remise en état des terres cultivables pour certains agriculteurs en mal de productivité »…

Monument de 2014 à la mémoire de Jean-Baptiste Marchand, à Vingré.

Monument de 2014 à la mémoire de Jean-Baptiste Marchand, à Vingré.

Les « mères orphelines » des soldats de 14-18 sont mortes depuis longtemps, mais aujourd’hui encore, le « champ d’honneur » n’est qu’un champ d’horreurs aux yeux des familles qui continuent à chercher les traces de leur aïeul disparu. À Vingré, en 2014, la famille de Jean-Baptiste Marchand a fait installer un monument en mémoire de cet ancêtre lieutenant au 216e d’Infanterie, mort au combat le 20 septembre 1914, dans les champs de Vingré, et jamais retrouvé… L’urgence est aujourd’hui de trouver un endroit pour se souvenir. Cent ans après la guerre, des larmes continuent à couler sur les anciens champs de bataille, explique Jean-Luc Pamart qui reçoit chaque semaine, au milieu des champs qu’il cultive, des petits-enfants et arrières-petits-enfants venus, faute de sépulture sur laquelle se recueillir, mettre leur pas dans les derniers pas de leur (arrière)-grand-père….

Combien de temps faut-il pour sécher les larmes d’un deuil impossible?

One Response to “« Morts au champ d’honneur », mères au champ d’horreur”

  1. Marianne Février 02/06/2015 at 9 h 30 min #

    Merci pour ce bel article , terrible et poignant !

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