Mémoire et nature sur les chemins de la Grande Guerre

Mémoire et nature, Fabienne Loodts @paysagesenbataille.be

Mémoire et nature, Fabienne Loodts @paysagesenbataille.be

La forêt de Verdun n’est pas le seul site sur lequel le patrimoine historique est aussi devenu un patrimoine naturel. On trouve quantité de lieux intéressants, tout au long de la ligne de front : le bois Delville près d’Albert, celui de Beaumont-Hamel, la forêt domaniale de Vauclair, près du Chemin des Dames, le parc et la forêt de Vimy, Thiaucourt, Montfaucon en Argonne, Hartmannsvillerkopf en Alsace….

En Belgique, la politique n’ayant pas été de créer de zone rouge, la situation est un peu différente. En Wallonie, les sites de la Grande Guerre sont les forts de de Namur et de Liège, tombés au mois d’août 1914. Ces forts sont parfois comme à Verdun des refuges par les chauves-souris. « Malheureusement, souligne Luc Malchair, naturaliste, auteur du site www.fortiff.be, et membre de l’asbl qui entretient le fort de Hollogne-aux-Pierres, il semble que les forts de Liège n’en accueillent pas autant ». C’est qu’il ne suffit pas qu’un refuge existe pour qu’il soit attrayant pour la faune : encore faut-il que le milieu qui l’entoure soit aussi attractif. A Hollogne, le fort est cerné par les routes, autoroutes, et les pistes de l’aéroport de Bierset… « Avant que l’aéroport ne fonctionne avec sa densité de trafic actuelle, il y avait des tas de choses qui se passaient sur ce petit bout de 0,9 hectares de terrain : du crapaud calamite, du lézard… Mais avec 100 tonnes de kérosène brûlées chaque nuit, la biodiversité est en chute libre, même ici. C’est encore une zone pseudo-refuge mais il est hors de question que ceci joue le rôle de zone-mère. Il n’y aura pas d’expansion au départ du reliquat qui nous reste.Ceci dit, nous sommes heureux d’accueillir encore chaque année du faucon crécerelle et une portée de chouettes effraies…La nature s’accroche ! » Les forts wallons de 1914, comme celui de Barchon, accueillent néanmoins quelques espèces intéressantes, telles que des éristales (des diptères) en groupes, et des papillons comme les paons du jour et les découpures (Scoliopteryx libatrix).

En Flandre, les forts de la ceinture d’Anvers semblent mieux lotis… Les recensements réalisés en hiver permettent de comptabiliser jusqu’à 5000 chauves-souris réparties dans les 16 forts, ce qui représente la moitié de la population qui hiberne en Flandre. Une dizaine d’espèces sont présentes dans ces forts, les mieux représentées étant le vespertilion de Daubenton (40%), le vespertilion à moustaches /de Brandt (25%) et le vespertilion de Natterer (17%).

Hill 60, Joël Leclercq @joelleclercq.com

Hill 60, Joël Leclercq @joelleclercq.com

Hors des forts aussi, on trouve des zones liées à la guerre et conservées à titre mémorial qui peuvent jouer un rôle au niveau écologique. Dans le Westhoek, par exemple, alors que la surface du sol est dominée par l’urbanisation et les cultures agricoles, les zones dédiées au souvenir sont souvent des îlots insoupçonnés de biodiversité. Le bois du Polygone, le site de Hill 60, le domaine de Palingbeek ou encore le mont Kemmel sont autant de sites où la mémoire des blessures subies impressionnent autant que la faculté de la nature à se relever. « Au pied du mon Kemmel, on trouve des arbres qui à 3 ou 5 troncs : ce sont sans doute des arbres qui ont rejeté après avoir été mis à ras par la guerre », explique Piet Chielens, coordinateur du Musée In Flanders Fields. « On a essayé de faire un appel pour que des étudiants fassent une thèse sur l’évolution de la nature sur les champs de bataille de la région, mais jusqu’à présent, personne n’a saisi cette opportunité. » Pour Piet Chielens, l’enjeu est aussi aujourd’hui de préserver les paysages de la Grande Guerre : « Près du saillant d’Ypres, on a encore un témoignage de ce que fut la ligne de front entre la 1ère attaque au gaz et le début de la 3e bataille d’Ypres : il reste là 5 ou 6 prés qui n’ont pas été labourés profondément. Ces prés ont un intérêt archéologique. Ils sont conservés parce qu’ils sont en pente et sans doute moins intéressants pour les agriculteurs. Le pouvoir communal pourrait aussi s’impliquer en interdisant les modifications du statut de ces terrains et en empêchant les constructions pour garder un demi-cercle ouvert autour de la ville. » Cette préservation sera peut-être favorisée par le projet en cours d’inscription des paysages et sites de mémoire de la guerre  14-18  » au patrimoine mondial de l’Humanité » par l’UNESCO. La Belgique est associée à 13 départements français dans ce projet porté par l’association « Paysages et Sites de Mémoire de la Grande Guerre ». Qui espère voir d’ici 2014 les sites français et belges inscrits au patrimoine mondial de l’UNESCO,et envisage déjà une extension du projet aux autres fronts (italien, oriental et balkaniques) de la Grande Guerre. «Cette guerre a bouleversé les rapports sociaux, et changé notre vue sur le monde, conclut Piet Chielens : c’est de la première guerre mondiale qu’est né le souci des droits de l’Homme, et le projet le plus intéressant de ce dernier demi-siècle, la création de l’union européenne, est né à cause des 2 guerres, dont on sait que la seconde a été produite parce qu’on a mal fini la première.Il faut sauvegarder ces paysages car ils sont les derniers témoins et gardiens de ces idées et pensées. »

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