Max Deauville, les Primitifs flamands et les paysages de la Grande Guerre

Cet article est un compte-rendu de la communication réalisée dans le cadre du colloque « L’art dans la tourmente » qui s’est tenu à Andenne les 6 et 7 octobre 2015.

 

C’est en aidant mon papa, le Dr Patrick Loodts, à rédiger le livre « La Grande Guerre des Soignants » (Ed. Mémogrames, 2008) que j’ai découvert les ouvrages de Max Deauville  (1881–1966). L’écrivain belge, connu dans sa vie civile et militaire sous le nom de Maurice Duwez, était en effet aussi médecin, et c’est en cette qualité qu’il prit par à la Grande Guerre. Engagé volontaire, il a participé dès 1914 à la retraite de l’Armée belge vers Anvers avec le 2e bataillon du 4ème carabiniers. Il a servi sur le front de l’Yser jusqu’en avril-mai 1915, assistant aux combats qui ont eu lieu aux alentours de Tervaete, Pervyse, Stuyvenskerke et Dixmude avec le 2e bataillon du 1er carabiniers, puis à la vie des tranchées dans les secteurs de Dixmude, Loo, Lizerne, ainsi qu’aux combats de Steenstrate, dont les premières attaques au gaz le 22 avril 1915. En février 1916, Max Deauville est atteint de fièvre des tranchées (une  maladie infectieuse causée par la bactérie Bartonella quintana transmise par les Pediculus humanus humanus ou poux de corps). Il est alors évacué en Bretagne, et après sa convalescence, y devient médecin à l’hopital de Saint-Lunaire, près de Dinard, jusqu’au mois de janvier 1918 où il est affecté jusqu’à la fin de la guerre à  l’Aérostation militaire. C’est durant cette parenthèse bretonne qu’il va relater son expérience du front dans « Jusqu’à l’Yser », un ouvrage pour lequel il se base sur les notes de ses carnets de route personnels. Ce livre paru dès 1917 (Ed. Calmann-Lévy, Paris) sera complété par plusieurs autres récits de guerre dont « Introduction à la vie militaire » (Ed. La Renaissance de l’Occident, 1918) et « La Boue des Flandres » (Ed. Lamertin, Bruxelles, 1922).

Portrait de Maurice Duwez alias Max Deauville. Source: Fonds Max Deauville.

Portrait de Maurice Duwez alias Max Deauville. Source: Fonds Max Deauville.

Si les différents textes de Max Deauville relatent avec fidélité le quotidien des tranchées, et en particulier celui d’un médecin sur le front, ses descriptions de paysages ont aussi largement marqué les esprits par leur caractère réaliste et pictural. Pierre Schoentjes, professeur de littérature à l’Université de Gand, a déjà analysé l’oeuvre de Max Deauville sous cet angle dans plusieurs de ses études, et notamment dans le texte qui accompagne le recueil d’extraits de « La boue des Flandres et autres récits de la Grande Guerre » de Max Deauville, édité en 2006 aux Editions Espace Nord. Pour le lecteur absorbé par les descriptions de Max Deauville, cette analyse littéraire fouillée ne suffit néanmoins pas à lever tous les mystères. L’écriture de Max Deauville suggère une grande connaissance de la peinture, et laisse même imaginer une pratique de cet art. En retournant aux sources (ses carnets de notes manuscrites), mais aussi en marchant sur ses pas, j’ai tenté de répondre à cette question : quel lien relie l’écriture de ce médecin-écrivain à la tradition des peintres « primitifs » flamands ?

1922 La Boue des Flandres Ed. Maurice Lamartin - Coll. du Flambeau

1922 La Boue des Flandres Ed. Maurice Lamartin – Coll. du Flambeau

La Boue des Flandres

Oostvleteren, 27 mars 1915

Tout autour s’étend la campagne verte et joyeuse. Elle se peuple de tous les fugitifs. Les groupes disséminés dans les champs lui donnent l’aspect d’un paysage peint par un primitif. Les teintes vives de certains uniformes tranchent sur la verdure.

(…)Tout le sol est couvert de tuiles cassées, de débris de briques, d’éclats de vitres. Une grosse branche est allée se ficher dans un toit. Partout s’ouvrent des entonnoirs.  Les pavés sont rejetés ça et là. Un obus a traversé l’église pleine encore de poudre blanche, au travers de laquelle apparaissent les chaines renversées, la dorure des statues, ainsi que de longues stries de lumière qui viennent des fenêtres. Dans la grand rue une petite chapelle votive s’est écroulée. Plus loin les murs sont éclaboussés de sang. Deux chevaux sont là, tués, le cou aplati, la tête étendue, le ventre gonflé, les pattes raidies. D’une maison on sort un cadavre. Sa face est verdâtre, de son oeil mi-ouvert, il regarde en l’air d’un air bête. Le coin de la bouche se relève découvrant une dent.

La Boue des Flandres

Ah ! La boue, l’horrible boue, (…) Dans la boue les baraquements sont comme des îlots. Dans une demi-ténèbre, entassés au milieu de leurs nippes terreuses, s’empilent les hommes pressés dans une atmosphère livide, dans une pénombre où tout est de la même teinte uniforme, couleur de rat. (…)

1934 Jusqu'à l'Yser - Tome 1 Ed. Rex

1934 Jusqu’à l’Yser – Tome 1 Ed. Rex

Jusqu’à l’Yser, novembre 1914 

Maintenant il gèle. Le matin toute la plaine est couverte de neige. Les trous d’obus ont leur croûte de glace. À Oostkerke les soldats français qui se promènent, en pantalon rouge, se détachent sur ces fonds éclatants comme de petits personnages de Breughel.

Sous-secteur Nord de Dixmude, entre Dixmude et Caeskerke :

Le terrain argileux est imbibé par l’inondation, les eaux des pluies restent à la surface, les cieux gris empêchent l’évaporation. Dans la nuit, tout se confond, la plaine morne, les nuages bas. Dans un brouillard sombre marche une file d’ombres. Par endroits il y a des fascines, à chaque pas la boue liquide monte comme l’eau dans une éponge, avec un glougloutis vaseux. Quelques saules trapus, en rang, semblent accroupis dans les marais. (…) Une ligne plus sombre apparaît. C’est la digue, avec la silhouette de ses quelques arbres maigres. Elle se découpe en un léger vallonnement sur le ciel plus gris. Et de loin en loin, une lumière qui semble sortir de terre, marquant un trait de fissure d’un abri, trace une ligne d’un jaune d’or dans le noir absolu.

Les carnets de notes et le manuscrit de « Jusqu’à l’Yser » de Max Deauville sont conservés au Centre de Documentation du Musée Royal de l’Armée et d’Histoire Militaire de Bruxelles.  Si Max Deauville parlait lui-même de ses récits comme de « croquis » littéraires, j’espérais découvrir dans ses carnets de véritables dessins ou références à des oeuvres picturales.  Son petit-fils m’avait fait parvenir quelques dessins dont il n’était pas certain qu’ils puissent être attribués à son grand-père. Mon espoir était aussi que le dossier personnel de Maurice Duwez me permettrait de comprendre comment ce médecin avait acquis une telle connaissance, à tout le moins sur le plan théorique, de la peinture et/ou du dessin. Ces archives ne m’ont pas encore révélé tous leurs secrets car autant l’écriture de Max Deauville est claire et lisible dans le manuscrit de Jusqu’à l’Yser, autant elle est resserrée, brouillonne et difficile à déchiffrer dans la dizaine de carnets format de poche qui contiennent ses notes prises sur le terrain. J’ai néanmoins pu y déceler une série d’éléments très intéressants.

Les carnets de Max Deauville dans son dossier personnel au Musée royal de l'Armée et d'Histoire militaire de Bruxelles. Photo IML/www.paysagesenbataille.be

Les carnets de Max Deauville dans son dossier personnel au Musée royal de l’Armée et d’Histoire militaire de Bruxelles. Photo IML/www.paysagesenbataille.be

Les notes que Max Deauville a prises sur le vif (comme l’illustre le passage de « Jusqu’à l’Yser » ci-dessous, comparé  aux notes du Carnet 7, 19 janvier 1915) comportent des descriptions qu’il reprendra quasiment telles quelles plus tard dans ses ouvrage.  Comme le souligne à juste titre Pierre Schoentjes, « Deauville est parti en écrivain, avec une ambition déclarée : «Je veux faire du réel, du véridique, du vécu, rien qui puisse être contesté ! Foin de la guerre « fraîche et joyeuse » !, a-t-il confié à un ami (Armand Colard, « Max Deauville, écrivain de guerre », Cahiers de la Biloque, 3, 1969, p.98). Il y parvient fort bien et c’est ce qui lui vaudra d’abord un désamour global du public, qui ne trouve pas son récit suffisamment exaltant. Ce n’est qu’en 1929 que la qualité de son oeuvre est appréciée à sa juste valeur, lorsque Jean Norton Cru le classe dans son essai intitulé « Témoins » parmi les meilleurs récits de la Grande Guerre à ses yeux, c’est à dire ceux qu’il estime être les plus fidèles à la réalité, ne cédant pas aux clichés et au sensationnalisme.

Une page d'un carnet de Max Deauville au Musée royal de l'Armée et d'Histoire militaire de Bruxelles.

Une page d’un carnet de Max Deauville au Musée royal de l’Armée et d’Histoire militaire de Bruxelles.

Jusqu’à l’Yser

Au fur et à mesure que l’hiver avance, petit à petit l’eau partout s’infiltre. Elle monte. Les fossés sont prêts à déborder. Les tranchées de soutien établies par les fusiliers s’éboulent dans l’inondation. Il en est de même des vieux épaulements de batteries. Le paysage devient de plus en plus désolé. Par endroits la plaine n’est plus qu’une nappe d’eau grise, avec de larges plaques de prairies vertes.

Les silhouettes noires des arbres dessinent leurs gestes désolés sur le ciel triste. Sur les branches se perchent de gros corbeaux et de lourdes corneilles à manteau gris. Des nuées de sansonnets, avec un énorme bruissement d’ailes, viennent s’abattre autour des meules pourries.  Mélancoliquement une mouette plane au-dessus de l’eau. Dans le fond, le brouillard fait de Dixmude une dentelle bleutée, indistincte, une ville de rêve.

Table photographique Kodak trouvée dans le dossier personnel de Max Deauville au Musée royal de l'Armée et d'Histoire militaire de Bruxelles.Ainsi que l’a souligné Pierre Schoentjes à juste titre , « Deauville alterne les visions en couleur et les scènes en noir et blanc mais privilégie toujours le mouvement. (…) N’oublions pas que Deauville appartient à cette première génération qui a connu la photographie et le film : ces arts nouveaux ont bouleversé le regard sur le monde. La photo et le cinéma ont conduit à un nouveau réalisme (…) ».

Dessins que le petit-fils de Max Deauville attribue sans certitude à son grand-père.

Dessins que le petit-fils de Max Deauville attribue sans certitude à son grand-père.

Les croquis de Max Deauville sont avant tout faits de mots. Ses carnets ne renferment que quelques dessins : un dessin d’obus à shrapnells très technique, réalisé sur un petit bout de papier (glissé dans le carnet n°4, s’ouvrant le 9 décembre 1914 à Caeskerke, ce croquis n’est d’ailleurs peut-être pas son oeuvre), des portraits réalisés d’un trait (Carnet B, qui s’ouvrent le 12 mai 1915, aux alentours de la ferme Seghers, près de Pypegale), proches de la caricature,  et un seul paysage (dans le Carnet D, qui débute à Lizerne, le 16 avril 1915), représentant sans doute le moulin de Lizerne, ce même moulin qu’il décrit dans « Jusqu’à l’Yser »,  à la date du 24 avril 1915, avec ces mots : « Voilà le moulin de Lizerne. Le village à droite ; le sol est noir, une vague clarté lunaire éclaire la plaine où se dresse l’amas de briques qui rappelle le moulin. En octobre nous l’avons vu dans sa gloire, les bras en croix. Au travers du nuage de poussière qui traîne sur le champ de bataille, éclairé par les clartés déchirantes des shrapnells, dans la lueur blafarde qui plan ; il prend l’aspect d’un paysage de rêve ». Les 27-28-29 avril, il revient sur ce paysage, décrivant le moulin qui « dessine sur le ciel son profil déchiqueté ».

Max Deauville ne cache pas sa culture picturale. Mais dans sa modestie, il n’y fait référence que rarement et sans prétentions…

portraits,  dossier de Max Deauville au MRAHM de Bruxelles

Portraits, dossier de Max Deauville au MRAHM de Bruxelles

À Fouquewerf, près de Lampernisse, en octobre 1915, il trouve « la brutalité d’une eau-forte » dans les visages fatigués, hâlés et creusés de rides des soldats, ou « des teintes d’aquarelle » au petit village  dont la «  tour blanche parmi les toits rouges se dresse au-dessus des peupliers. (…) »

Âgé de 33 ans au début de la guerre, Max Deauville était alors déjà un écrivain reconnu : il avait déjà publié quatre livres depuis 1907, dont le plus récent, paru en 1914 avait été édité par Calmann-Lévy à Paris… C’est en partie ce qui explique qu’il ne cède pas à la tentation du sensationnalisme pour se faire remarquer. Ce qui rend Max Deauville d’autant plus remarquable, c’est sa lucidité concernant la subjectivité du récit. Il a conscience du  fait qu’il est quasiment impossible de ne pas dénaturer les faits en les racontant : « Nous sommes tous les artisans du mensonge. Nous racontons mal ou faussement ce que nous avons vu. (…) Ce que nous fixons, à l’instant même se déforme en entrant dans le moule rigide des mots », écrit-il dans « La victoire de Samothrace », à Steenkerke, en septembre 1918.

Max Deauville s’autorise dès lors à décrire l’atmosphère de rêve dans laquelle évoluent les soldats sur le front. Ses descriptions ne sont pas des extrapolations a posteriori, mais relatent l’état d’esprit dans lequel l’ambiance des lieux et des événements plonge les hommes qui y sont confrontés. Dans l’interview filmée qu’il accorde à Jean-Louis Charles en 1965, il fait référence à « l’atmosphère de rêve » provoquée par l’attaque aux gaz le 22 avril 1915 au saillant de Steenstraete.

«Poste Aquatique - Secteur de Ramscappelle 8-12-17» Carte postale reproduisant une aquarelle de G. Blondeel, vendue au profit des «Asiles des Invalides Belges», Collection privée, Nicolas Mignon, www.rtbf.be/14-18

«Poste Aquatique – Secteur de Ramscappelle 8-12-17»
Carte postale reproduisant une aquarelle de G. Blondeel, vendue au profit des «Asiles des Invalides Belges», Collection privée, Nicolas Mignon, www.rtbf.be/14-18

Jusqu’à l’Yser

Le soir, la silhouette des grands arbres devient hallucinante. Les arêtes noires de la ferme, sa masse chaotique où parfois une fenêtre crevée laisse voir un carré de ciel, tout contribue à donner une impression plus forte que n’importe quel décor de conte fantastique. C’est comme une épave noire qui dresse encore à la surface d’une mer de boue.

Champs de bataille

Sur la crête de Langemark : le cimetière des tanks, gigantesques mastodontes, cabrés, déchiquetés, montrant leurs entrailles rouillées, restes d’une offensive manquée, enlisés dans la boue.

Le caractère onirique de ces descriptions peut être rapproché du mouvement Impressionniste. Il ne faut pas oublier qu’au début du XXe siècle, l’Impressionnisme, rejeté à son avènement au début des années 1870, connait enfin un véritable succès. Plusieurs artistes impressionnistes ont été engagés dans la Section Artistique de l’Armée belge.  La « peinture » par les mots de Max Deauville partage avec la leur son intérêt pour les jeux de lumière, les reflets d’eau, les mouvements et la nature est donc un domaine privilégié. Pour décrire ces décors étranges, il recourt aussi à sa façon à leur technique de floutage des contours.

Jean LE MAYEUR "Ruines au front" Peinture à l'huile sur toile, date non précisée Musée royal de l'Armée et d'Histoire militaire, N° Inv. KLM-MRA : 803383 ©

Jean LE MAYEUR « Ruines au front »
Peinture à l’huile sur toile, date non précisée
Musée royal de l’Armée et d’Histoire militaire, N° Inv. KLM-MRA : 803383 ©

Toutefois, à la lecture de ces descriptions de paysages peuplés de silhouettes fantastiques ou infernales, c’est à Jérôme Bosch qu’on ne peut s’empêcher de penser… Une page d’un des carnets de Max Deauville nous montre qu’il ne s’agit pas  d’une simple extrapolation de la part du lecteur, mais que ces liens avec la peinture des Primitifs Flamands (et de leurs héritiers) sont délibérés. Dans le Carnet F, qui commence le 22 mai 1915, on trouve après la date du 21 juin un schéma de la chronologie des peintres flamands…

Schéma de la chronologie des peintres flamands dans le carnet F de Max Deauville, aux alentours du 21 juin 1915. MRAHM de Bruxelles.

Schéma de la chronologie des peintres flamands dans le carnet F de Max Deauville, aux alentours du 21 juin 1915. MRAHM de Bruxelles.

Max Deauville se trouve alors près de la ferme Seghers. Pourquoi et comment en est-il venu à s’intéresser, à ce moment, et à cet endroit, à l’art primitif flamand ? Un indice de la réponse se trouve dans le carnet 8, où à la date du 11 février 1915, Max Deauville note « le paysage gris sur lequel se dessine la silhouette japonaise des arbres dans la plaine verte. Notre temps ressemble aux aveugles de Breughel. » En 1919, l’artiste américain John Singer Sargent choisit lui aussi de faire référence au tableau  La Parabole des aveugles peint en 1568 par Pieter Brueghel l’Ancien.

John Singer Sargent, 1918-1919, huile sur toile, Imperial War Museum, Londres

John Singer Sargent, 1918-1919, huile sur toile, Imperial War Museum, Londres

Cette analogie montre que l’oeuvre des Primitifs Flamands et celle de Brueghel est alors apprécie pour son caractère réaliste. Maurice Maeterlinck, dont la notoriété est importante au début du XXe siècle (il a reçu le prix Nobel de littérature en 1911) s’inspire lui-même du tableau « La Parabole des Aveugles » pour écrire la pièce « Les aveugles » en 1890. Il écrira aussi un texte sur « Le massacre des Innocents » (tableau de 1565, pièce de 1886)  dans lequel on retrouve des éléments d’écriture qui ont sans doute nourri le jeune écrivain Max Deauville dans la recherche de son style.

La Parabole des aveugles, Pieter Brueghel l'Ancien, 1568, détrempe sur toile,  Musée Capodimonte, Naples (Italie)

La Parabole des aveugles, Pieter Brueghel l’Ancien, 1568, détrempe sur toile, Musée Capodimonte, Naples (Italie)

Dans un texte intitulé « Le Massacre des innocents vu par Maurice Maeterlinck et Eugène Demolder », Laurence Brogniez décrit notamment l’ importance que Maeterlinck accorde dans ce texte aux couleurs, à l’équilibre entre « le statisme de la contemplation et dynamisme des actions », ainsi que la place qu’il accorde d’une part aux « énumérations qui semblent rebondir sur la réalité peinte », et d’autre part à l’ « accumulation d’adverbes temporels qui scandent la progression dramatique ». Comme Maeterlinck, Deauville complète ses tableaux avec des éléments comme « les cris, les odeurs, la sensation du froid », et « bouleverse l’organisation spatiale du tableau » par « l’introduction du temps ».

Le Massacre des innocents, Pieter Bruegel l'Ancien, 1565. Château de Windsor, Londres.

Le Massacre des innocents, Pieter Bruegel l’Ancien, 1565. Château de Windsor, Londres.

Ainsi que le souligne à juste titre Pierre Schoentjes, Deauville fait aussi une référence quasi explicite  à Ensor lorsqu’il décrit La Panne en juillet 1917 comme une « ville carnavalesque » qui « voit se changer petit sa grimace de clowns en un sourire d’agonie, en un rictus douloureux, d’autant plus lamentable que sous le masque livide qui peu à peu le recouvre, se retrouve encore la volonté de rire quand même, jusqu’à la mort. »

Mais si Max Deauville choisit de faire référence aux Primitifs Flamands, c’est sans doute aussi parce que le paysage particulier du Westhoek est magnifiquement rendu dans leurs oeuvres. Les héritiers de Joachim Patinier, Henri Bles et Pieter Brueghel l’Ancien peignent le paysage vu depuis le sol (comme on peut imaginer que le voyaient les soldats dans les tranchées) et utilisent des lignes d’horizon basses pour  mettre en valeur les impressionnantes formations nuageuses typiques du climat du plat pays, et la lumière particulière qui aujourd’hui encore ne peut que stimuler l’imaginaire et les émotions de celui qui a l’occasion de parcourir les sites de la Grande Guerre dans la plaine de l’Yser.

Jusqu’à l’Yser

Lizerne, juin 1915

Voilà la ligne brune de nos tranchées et celles des Allemands. (…) D’énormes taupes, semble-t-il, ont dévasté le beau jardin des Flandres. Le ciel est merveilleusement bleu. Il se montre entre les gîtages échevelés des toits, par les trous des murailles, entre les branches des arbres dont les bras sont brisés, entre les doigts des fûts éclatés qui s’étalent en éventail comme des feuilles de palmier. Les buissons ont reverdi sur les mines. Dans le silence, chantent les oiseaux. Les champs de navets, qui ont monté en graines, fleurissent en tas et forment parmi les carrés de blé vert de larges taches jaunes.

Enfin, les « tableaux » de Max Deauville construits comme ceux de Brueghel autour d’un savant équilibre entre l’activité (belliqueuse) des hommes et leur empreinte sur le cadre naturel, sont des invitations à la sagesse. L’écrivain comme le peintre, en mettant les événements en perspective, nous invite à prendre de la distance avec ceux-ci pour les considérer de façon philosophique. Max Deauville ne sera pas le seul à entretenir ce rapport avec la nature, mais il est certainement un de ceux qui excellent le plus dans cet exercice, ou en tout cas celui dont la résonance de l’oeuvre nous semble aujourd’hui la plus juste, à l’heure où nous nous tournons nous aussi vers la nature pour tenter de trouver une réponse aux dilemmes que nous offrent le monde contemporain.

L'Yser près de Dixmude en 2015, photo Virginie Limbourg.

L’Yser près de Dixmude en 2015, photo Virginie Limbourg.

Jusqu’à l’Yser

Derrière nous, de chaque côté du pont, la digue de l’Yperlée marque sa ligne verte comme un rempart auquel le canal servirait de fossé. Elle domine la rive droite d’une hauteur de 2 ou 3 mètres. Vers le sud, elle se dirige en faisant des méandres vers l’écluse d’Het-Sas, après laquelle le canal acquiert une très grande largeur . Là les rives sont bordées de hauts arbres aux feuilles jaunissantes. Elles forment un admirable et somptueux décor d’automne autour de la nappe bleue que ferment les écluses blanches.

Partout, dans ce paysage de paix et de calme, la guerre déjà ronge le manteau vert des prairies et dégrade les maisons.

L'user en 2015, photo Virginie Limbourg.

L’Yser en 2015, photo Virginie Limbourg.

Jusqu’à l’Yser

Le ciel clair se reflète dans les inondations de la Nèthe. Tout le paysage est fait de verdure parmi laquelle des maisons blanches à toit rouge jettent leur note claire. La ville y dessine sa silhouette plus complexe faite de constructions massives et grises. Au milieu de cette nature calme la guerre apparaît comme une chose stupide, comme un cauchemar insensé, comme un bête et lâche assassinat commis dans l’ivresse. Le canon tue les hommes salement, il les écrase comme des vers sous un coup de pelle. Leurs vêtements et leur sang se confondent avec la terre.

Pourquoi faire la guerre ? C’est ce que chacun se demande lorsque assis dans un chaud rayon de soleil, il voit devant ses yeux le panorama d’une jolie ville tranquille. Nous n’avons que très accessoirement l’instinct du meurtre et du pillage. Nous nous battons pour des idées, pour des choses imprimées dans les journaux. Une compagnie du génie est en train de  ruiner une écluse pour étendre sur la plaine de nouvelles inondations. Petit à petit le pays reprendra son aspect sauvage. Est-ce là, la grandeur et le but de la guerre ?

Je remercie Bernard Duwez, petit-fils de Max Deauville, pour son aide dans cette recherche, et Virginie Limbourg, photographe avec qui j’ai parcouru le Westhoek en 2015 sur les traces de Max Deauville.

Pour en savoir plus:

-http://www.maxdeauville.be

http://www.virginielimbourg.be

 

 

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