Les « secrets de guerre » du sol belge

Les démineur, Fabienne Loodts @Paysagesenbataille.be

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En Belgique, selon John Desreumaux, auteur du livre « Land van Schroot en knoken » (Editions Davidsfonds, 2011), les obus de la première guerre mondiale n’ont pas cessé de faire des victimes après la fin du conflit : entre l’Armistice en 1918 et 2008, l’auteur dénombre 358 morts et 535 personnes blessées, pour un total de 893 victimes… C’est qu’entre 1914 et 1918, de nombreux obus ont touché le sol sans se déclencher.

«Chaque année, constate un démineur du Service d’Enlèvement et de Destruction d’Engins Explosifs (SEDEE) de Poelkapelle, il y a 3 ou 4 accidents chez les agriculteurs. Les obus qui affleurent dans le sol ne sont pas moins nombreux avec le temps. Les plus gros se sont enfoncés à 5 ou 6 mètres de profondeur, or non seulement ils ont tendance à remonter avec le temps, mais les machines utilisées pour travailler le sol vont de plus en plus en profondeur. » Le SEDEE reçoit environ 3250 demandes d’enlèvement par an, un chiffre qui ne diminue pas.

Moissons de fer, Joël Leclercq @joelleclercq.com

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En ce jour d’octobre où nous avons suivi une équipe de démineurs, leur planning comprenait l’enlèvement de 9 obus de la première guerre mondiale, dont un peut-être encore chargé, retrouvés dans une entreprise agro-alimentaire de la région de Mouscron, au milieu d’un tas de pommes de terre. « C’est de la routine dans la région, à l’époque des récoltes, remarque un membre de l’équipe. Et malheureusement, les gens qui vivent ici sont habitués à ça. Or cette habitude crée un risque… » Plus tard dans la journée, les démineurs ramasseront 14 obus posés par un fermier sur le bord du chemin qui mène à sa petite ferme du Westhoek… « Je me souviens d’un fermier qui n’avait pas voulu attendre qu’on vienne chercher l’obus qu’il avait trouvé : quand on est arrivés, il l’avait déjà enterré pour pouvoir semer son champ. »

 

Moissons de fer, Joël Leclercq @joelleclercq.com

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Certains fermiers déposent parfois des obus dans le creux des poteaux électriques, mais les démineurs ne peuvent venir les chercher tant qu’une demande officielle, introduite par la police locale, n’a pas été envoyée par la police à l’Etat major de Meerdaal, qui dirige ensuite la demande vers la compagnie concernée et lui attribue un degré d’urgence.

L’intervention est parfois trop lente au goût de certains, d’autant que le SEDEE ne pratique plus de détection. « Pour ne pas faire de concurrence déloyale aux entreprises qui proposent ces services », explique un des démineurs. « Plutôt par manque de moyens et de personnel, estime quant à lui Erwin Van Humbeeck, qui a quitté le SEDEE en 2000 et est aujourd’hui manager de Bombe, une des 3 sociétés belges spécialisées dans la détection, l’identification et la sécurisation du matériel de guerre. « Aux Pays-Bas, pour faire des travaux sur une ancienne zone de guerre, la législation impose de réaliser une étude historique afin de déterminer le risque de trouver des obus sur ce terrain. L’administration met à disposition pour cela toutes ses archives, y compris les données des démineurs hollandais, et si le déminage est nécessaire, il est effectué par des firmes certifiées. Rien de tout cela n’existe en Belgique », regrette Erwin Van Humbeeck, tout en admettant que son entreprise bénéficie d’un véritable marché, dans les régions touchées par le front…

Moissons de fer, Joël Leclercq @joelleclercq.com

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Bombe réalise environ 60 chantiers par an, souvent sur des zonings industriels, mais parfois aussi pour des particuliers. D’autant que, bien que la législation flamande n’impose d’étude archéologique que lors des gros chantiers, certaines communes comme celle d’Ypres l’exigent aussi pour les chantiers de petite taille. Ce travail est réalisé par des entreprises d’archéologie privées, qui font souvent appel aux sociétés de détection d’obus pour sécuriser leur chantier rapidement : « Nous n’avons pas le droit de déminer, mais nous avons l’expertise et sommes assurés pour identifier les obus et les placer dans un container en attendant que le SEDEE ne vienne les emporter… »

Parfois, les démineurs du SEDEE sont quant à eux confrontés à une impossibilité juridique d’assainir des terrains : « à 100 mètres du dépôt de munitions de Dadizele, découvert en 2004 et dont les 70 tonnes de munitions ont depuis lors été démantelées, on sait qu’ il reste 100 T de munitions, mais le propriétaire ne souhaite pas les faire enlever. Seul un juge pourrait exiger cela… » confie un démineur. D’autres dépôts connus sur des terrains privés posent le même type de problème.

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