Les cratères oubliés de Bellefontaine

C’est l’histoire de 4 cartes postales anciennes et rares, postées sur un site retraçant un destin familial. Les images sépia montrent des militaires en uniformes, des obus, -dont certains « à gaz »-, un immense cratère dû à l’ explosion de certaines de ces munitions. Les légendes indiquent que ces scènes sont capturées à Bellefontaine, près de Tintigny, en Gaume, dans le Sud de la Belgique, peu après la fin de la Grande Guerre…

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Des cratères d’explosion à Bellefontaine : voilà qui a première vue peut paraître surprenant.

En 2016, lorsqu’on évoque les pollutions liées aux munitions de la Première Guerre mondiale, on pense à la ligne de front, ce ruban de terres dévastées sur 700 kilomètres de long et quelques kilomètres de large, de la Mer du Nord à la frontière suisse. On songe aux quantités industrielles de munitions qui y ont été tirées sur les 4 années du conflit : plus d’1 million de tonnes d’obus et autres projectiles, dont un tiers environ n’ont pas explosé, c’est déjà difficile à imaginer ! Alors quoi de plus naturel que l’on ait « oubli é » les autres munitions, celles dont les armées françaises, allemandes et alliées ont laissé des stocks gigantesques derrière elles ?

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« Lorsque les hostilités brutalement cessent, de grandes quantités de munitions en tout genre, ayant appartenu aux armées, françaises, allemandes et alliées qui se sont battues sur le sol français, sont encore stockées dans les dépôts de munitions desservant les batteries d’artillerie, dans les grands dépôts des arrières et dans les usines de production de ces engins » : en compulsant des informations françaises, britanniques et américaines concernant les tonnages de munitions en surplus, Daniel Hubé, auteur du livre « Un héritage empoisonné » (Ed. Michalon, 2016), est arrivé « au chiffre astronomique de 1 714 000 tonnes ».

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La Belgique n’a pas échappé à ce phénomène. Les archives de la Commission de Récupération (dépendant du Ministère de la Guerre), mais aussi les annales de la Chambre des représentants, révèlent que dès le lendemain de l’Armistice, la présence de munitions, éparpillées dans tout le pays, fut un problème urgent à régler. En 1922, le Lieutenant F. DE RILLE explique dans le Bulletin belge des sciences militaires qu’environ 130.000 tonnes de munitions de toutes sortes ont été abandonnées sur le territoire belge par l’Armée allemande. « Certains stocks de munitions se trouvaient dans des gares de chemin de fer, d’autres sur des rames de wagons stationnant en pleine voie, et l’on en trouvait même dans des habitations particulières situées dans des agglomérations. Des quantités importantes de munitions les plus diverses avaient été hâtivement déversées dans les cours d’eau. » Je reviendrai ultérieurement avec plus de détails sur la stratégie qui fut choisie à l’époque, mais on peut la résumer de cette façon : tant bien que mal, le gouvernement dut mettre en place très rapidement des solutions pour sécuriser le pays. Cela prit un certain temps car, tout comme les autres belligérants, les autorités belges n’avaient pas anticipé les problèmes que poseraient cet arsenal inédit une fois que la fin de la guerre surviendrait. Fallait-il détruire ces munitions, tenter de les conserver pour le futur, ou les recycler pour en récupérer la matière première utile ? Aucun des procédés envisagés n’avait encore été élaboré ni éprouvé. Et de la même façon que la Grande Guerre fut un laboratoire à ciel ouvert pour l’industrie de l’armement (et celle des munitions chimiques, en particulier), la période qui suivit fut dédiée à autant d’expérimentations « grandeur nature ». Le contexte de l’époque, dominé par l’urgence de la reconstruction, explique que l’on a conservé peu de traces (et de mémoire) de certaines de ces activités. Les archives que j’ai pu consulter jusqu’à présent ne faisaient mention, la plupart du temps, que des plus gros dépôts, constitués pour concentrer les munitions le plus à l’écart possible de la population, puis pour les déconstruire ou les détruire.

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Cette série de clichés immortalisant les destructions des stocks d’obus que les Allemands avaient laissés à Bellefontaine exhume donc un pan oublié de l’Histoire ! Le fait qu’un éditeur ait jugé bon d’en tirer une série de cartes postales montre que le fait ne fut pas anodin. La taille des entonnoirs créés par les explosions est imposante. Comment expliquer dès lors que ces stigmates et les faits qui les ont provoqués semblent absents de la mémoire locale ? Les cratères ont-ils été remblayés ? Pour le savoir, une visite de terrain s’imposait. Mais comment localiser le lieu de l’explosion ? Dans un premier temps, j’ai utilisé le Géoportail de Wallonie et ses images Lidar pour tenter de cerner des anomalies de reliefs dans les environs de Bellefontaine.

Le Lidar ou Light Detection and Ranging, est un laser aéroporté qui permet d’enregistrer les moindres reliefs du terrain avec une rapidité et une précision inédites, même sous le couvert végétal. En Wallonie, les images 3-D de haute résolution réalisées grâce à ce balayage topographique sont mises à disposition sur le site du Géoportail de la Wallonie Elles y sont présentées dans une version allégée, facilement consultable et manipulable par tous… Je vous expliquerai dans un prochain article pourquoi la Région Wallonne a fait le choix de mettre ces donnée à la disposition du public.

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René Bastin ouvre son album de cartes postales. Photo: Marie Poupinel (stagiaire Collectif Huma)

Une fois sur place, force fut de constater que les zones ciblées ne correspondaient pas à des trous créés par des explosions. Alors que je me demandais qui, à Bellefontaine ou dans les environs, pourrait m’aider à lever ce mystère, je me suis souvenue d’une conversation que j’avais eue, 4 ans plus tôt, dans la région. En visitant le cimetière de Rossignol, j’avais rencontré le jardinier français qui s’occupe depuis plusieurs décennies de son entretien. Nous avions longuement échangé, et il m’avait alors incitée à passer rendre visite à un historien local dont il ne connaissait plus le nom, mais dont il m’avait décrit l’emplacement du domicile, à Bellefontaine. À l’époque, je m’y étais rendue en vain. Peut-être aurais-je plus de chance lors de cette nouvelle tentative ? Par chance, René Bastin était en effet chez lui ! Bien que je me sois rendue chez lui à l’improviste, il me consacra immédiatement toute son attention, étonné que quelqu’un s’intéresse à des faits que lui-même connaissait mais que tout le monde ici semble ranger dans la catégorie des anecdotes du passé, au regard des faits sanglants qui ont durablement endeuillé la région en 1914. René Bastin en a pourtant fait mention sur quelques pages dans son livre « 22 août 1914 Un samedi sanglant ».

« Après l’Armistice, des dépôts d’obus à gaz et autres munitions, qui alimentaient le front de Verdun, furent abandonnés dans les bois et le long de la route de la gare en face du bois « Chevalier ». L’armée (…) assura la surveillance. C’est ainsi qu’Arthur Boinet de Sprimont (…), Louis Daenen, Maurice Sarrazin (artilleur français, un Vendéen) sont affectés à la garde de ce dépôt que l’on fera sauter en 1919 dans les bois ‘des arbres jubilaires’. » Lorsqu’il pointe cette portion de forêt sur la carte qu’il m’offre, René Bastin me confie qu’il serait bien surpris que l’on y voit encore la moindre trace des explosions de 1919. Persuadés du contraire, mon coéquipier photographe Frédéric Pauwels, notre stagiaire Marie Poupinel, et moi-même avons arpenté cette zone dès ce jour-là… En vain ! En rentrant à moitié bredouille de cette expédition, j’étais impatiente de pouvoir réexaminer les données Lidar sur base des indications de René Bastin. En à peine quelques clics, les images du Géoportail de Wallonie confirmaient mes présomptions : quatre zones creuses et rondes marquent encore bel et bien le relief des bois situés au Sud de Bellefontaine… Leur taille (3 d’entre eux font de 14 mètres à 20 mètres de diamètre) et leur forme sur la carte correspondent parfaitement aux caractéristiques des cratères créés par les éclatements de munitions en masse, tels que Daniel Hubé les décrit dans son ouvrage.

mage LIDAR des cratères de Bellefontaine. Source : WalOnMap © Service Public de Wallonie, Navteq, AGDP et IGN

Image LIDAR des cratères de Bellefontaine. Source : WalOnMap © Service Public de Wallonie, Navteq, AGDP et IGN

De retour sur place, nous trouvons sans difficulté les quatre entonnoirs, et découvrons même un éclat d’obus au creux de l’un de ceux-ci. Que nous raconte la découverte de ce site ? Qu’à Bellefontaine, après la Première Guerre mondiale, des opérations de destruction de dépôts de munitions ont été entreprises en marquant suffisamment l’esprit de la population pour qu’on décide d’en tirer une série de cartes postales, mais pas assez pour que ces faits subsistent dans la mémoire locale autrement que comme des faits divers. Une fois les munitions explosées, le problème fut considéré comme réglé. La vie pouvait enfin reprendre.

Un des cratères de Bellefontaine en 2016. Photo Frédéric Pauwels/Collectif Huma.

Un des cratères de Bellefontaine en 2016. Photo Frédéric Pauwels/Collectif Huma.

Sans doute ce scenario s’est-il produit ailleurs. C’est l’objet d’une partie de mes recherches. Car les sites où ont eu lieu ces destructions ne sont pas uniquement des témoignages d’une époque oubliée : dans son livre, le géologue environnementaliste Daniel Hubé explique que la méthode de destruction par pétardement  « casse les projectiles et ne détruit que partiellement leur contenu ». Cela implique que ces zones d’apparence anodine sont potentiellement marquées par une pollution de l’environnement dont l’ampleur et les conséquences restent à cerner dans bien des cas. Le géologue environnementaliste exprime d’ailleurs avoir remarqué avec stupéfaction une coïncidence étrange entre la cartographie des lieux des chantiers de pétardement et celle des zones marquées par des pollutions en perchlorates.

Eclat d'obus trouvé dans un des cratères de Bellefontaine en 2016.  Photo Frédéric Pauwels/Collectif Huma.

Eclat d’obus trouvé dans un des cratères de Bellefontaine en 2016. Photo Frédéric Pauwels/Collectif Huma.

Si en France, le BRGM (Bureau de recherches géologiques et minières) a été mandaté pour recenser les sites concernés par ce type de pollution, en Belgique, aucune étude n’est en cours, si ce n’est l’enquête journalistique que je réalise avec le soutien du Fonds pour le Journalisme. Si j’ai souhaité lever le voile sur ce petit volet de mes investigations, c’est parce le « mystère de Bellefontaine » m’a confirmé ce que je pressentais depuis longtemps. Non seulement ce travail exige de mêler des méthodes de recherche journalistiques, historiques, archéologiques et anthropologiques, mais en plus, pour donner des résultats, il nécessite de sortir des sentiers battus pour trouver des informations hors des sources officielles.

Cela fait des années que j’explore la toile pour compléter mes recherches sur le terrain, dans les archives et dans les bibliothèques. Le web regorge de banques de documents ou d’images, mais aussi de sites de vente, de forums, et de blogs. Or à côté des archives officielles incontournables et très utiles pour retracer les grandes lignes de l’Histoire, ce sont souvent ces nouveaux médias plus personnels qui nous éclairent sur les pans oubliés du passé.

Un autre des 4 cratères de Bellefontaine en 2016. Photo Frédéric Pauwels/Collectif Huma.

Un autre des 4 cratères de Bellefontaine en 2016. Photo Frédéric Pauwels/Collectif Huma.

Si un jour, mes recherches sur le web m’ont permis de trouver les cartes postales de Bellefontaine, c’est sans doute en partie par chance. Tous les chercheurs en font l’expérience un jour ou l’autre : il n’est pas rare que le hasard apporte des éléments aussi intéressants que la plus méthodique des recherches… Ce phénomène se vérifie de façon encore plus criante sur la toile, où la découverte dépend de multiples mots-clés, de leurs associations, et d’algorithmes que l’internaute ne maîtrise malheureusement pas ! En vous racontant de cette aventure, mon espoir est de provoquer de nouveaux hasards heureux qui feront avancer cette recherche… Il y a fort à parier en effet que d’autres archives intéressantes sommeillent dans des greniers. Si vous avez lu cet article jusqu’au bout, c’est que cette histoire vous a passionné : n’hésitez pas à la partager autour de vous ! Les récits ont le pouvoir unique de réveiller les mémoires : peut-être celui-ci permettra-t-il de remettre au jour d’autres pans de l’histoire de cette période oubliée et pourtant pleine de défis qui suivit la Grande Guerre…

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One Response to “Les cratères oubliés de Bellefontaine”

  1. Eric 25 juillet 2016 at 10 h 26 min #

    Passionnant cet article ! Merci Isabelle. Il n’y a plus qu’à emmener ce René Bastin sur le lieu de tes découvertes…

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