Les boues infernales du front

Photo Joël Leclercq @joelleclercq.com

Photo Joël Leclercq @joelleclercq.com

La boue s’ajouta aux multiples supplices vécus par les soldats sur le front de la Première Guerre mondiale. Max Deauville (pseudo du Docteur Maurice Duwez) la rendit célèbre en titrant un de ses ouvrages de récits de guerre « La Boue des Flandres ». De nombreux autres témoignages en parlent comme d’un enfer.

« Imaginez-vous une boue dans laquelle on s’enfonce jusqu’au ventre, certains s’enlisent même et c’est avec beaucoup de peine qu’on parvient à les en retirer ; jusqu’à 6 kilomètres au-delà du canal de l’Yser, ça va, le terrain reconquis est organisé, il y a soit des routes faites avec des pierres ou des rondins, soit des pistes de caillebotis. Mais après! restent 3 kilomètres environ, c’est un supplice que de patauger là-dedans ». 327E R.I., c.p. Ière armée.
THE BRITISH ARMY ON THE WESTERN FRONT, 1914-1918
THE BRITISH ARMY ON THE WESTERN FRONT, 1914-1918© IWM (Q 10681)

« La boue, la voici, la vraie, la seule gadoue! Partout nous en avons jusqu’aux genoux. La guerre n’est pas le seul ennemi du poilu. Tous les récits de la boue, véritable problème dans des tranchées creusées dans le limon des plateaux, et cela dans un labyrinthe de boyaux. Notre consolation, c’est de penser que si les Boches s’aventuraient là-dedans en nous attaquant, il n’en reviendrait pas un seul à Berlin. Les ordres nous sont parvenus d’installer des liaisons par coureurs dans les boyaux. Nous répondons par une fin de non recevoir; vu que nos coureurs ne savent pas nager. » Lieutenant Etévé du 417 R.I.
THE BATTLE OF PASSCHENDAELE, JULY-NOVEMBER 1917
THE BATTLE OF PASSCHENDAELE, JULY-NOVEMBER 1917© IWM (Q 5935)

QUAND LA GUERRE PERTURBE LA METEO

La boue ne se cantonna pas au secteur le plus occidental du front : elle fit partie du quotidien des tranchées de la Picardie à la Champagne. L’historien de l’environnement Martin R. Mulford compare cet afflux de boues sur le front au phénomène de liquéfaction des sols qui peut se produire lors de tremblements de terre sur des terrains sablonneux. « La liquéfaction explique-t-il, est le processus par lequel la terre apparemment solide se transforme en une sorte de liquide quand un tremblement de terre secoue une zone de sol d’une structure particulière. » Ce phénomène aurait notamment été observé lors du tremblement de terre de Loma Prieta en 1989. La terre perturbée par les bombardements, privée de tout végétal absorbant l’eau, et soumise au ruissellement des pluies se liquéfia d’une façon fort comparable, et en devint véritablement dangereuse. Martin R. Mulford estime aussi, sur base d’ études météorologiques de la fin du vingtième siècle, que la présence de grandes quantités de particules de poussière, de fumée et de produits chimiques dans l’air, a augmenté le nombre de noyaux de particules autour de laquelle l’eau pouvait se condenser, et accru ainsi la pluviométrie dans la région du front pendant les années de guerre…

Le biogéographe français Jean-Paul Amat se veut plus prudent dans l’explication de ces phénomènes : « Il est établi qu’il y a eu des processus d’érosion des sols provoqués par la guerre. Pour le reste, les effets directs de la guerre sont plus météorologiques que climatiques : il n’y a pas eu de changement climatique lié à la Première Guerre mondiale, mais il y a certainement des effets marginaux sur les types de temps. Les archives climatiques de la guerre permettent une approche intéressante des accidents du climat : c’est devenu un enjeu important aujourd’hui, alors qu’on est en train de construire des bases de données pour tenter de comprendre les changements actuels. »

Blaise Cendrars évoque ces précipitations dans le journal de tranchées L’Horizon de juillet 1918: « ce simple mot, pluie, qui ne signifie rien pour un civil ayant un toit au-dessus de la tête, contient à lui seul toute l’horreur pour un soldat sur le champs de bataille ».
THE BATTLE OF THE SOMME, JULY-NOVEMBER 1916
THE BATTLE OF THE SOMME, JULY-NOVEMBER 1916© IWM (Q 1621)

Le capitaine Paul Flamant du 33ème RI, rend quant à lui compte de l’effet de ces trombes d’eau : « Nous vivons ici dans une boue immonde. Il tombe sans cesse des pluies diluviennes et, lorsque le soleil luit soudain, des mouches infectes bourdonnent sur le charnier humide où ont été creusés nos abris et nos tranchées. La glaise des boyaux est remplie de cadavres momifiés, allemands et français, qui se confondent avec la teinte neutre des choses, parmi les armes brisées et les épaves dont le sol de cette région est resté jonché depuis les furieux combats de 1916. Çà et là, une main crispée sort de terre ; un soulier chaussant un tibia apparaît à la suite de quelque éboulement. Nos hommes, indifférents, ou plutôt philosophes, y accrochent leurs bidons. »

HOMMES ET ANIMAUX, HAPPES PAR LA TERRE LIQUEFIEE

Plus qu’un simple élément pénible pour les mouvements des troupes, la boue se fit même meurtière : elle pouvait avaler un homme ou un cheval en quelques minutes : « Enfin nous voilà aux tranchées, et avec quel temps ! De la boue jusqu’aux mollets ; si tu voyais les chevaux qui s’enlisent, tombent dans les trous d’obus et que l’on est obligé d’abattre, les camions qui s’embourbent, jusqu’à l’essieu, non, c’est épouvantable ; et la pluie, l’horrible pluie, qui n’arrête pas. » (Référence inconnue, citation tirée de « Les poilus ont la parole: dans les tranchées, lettres du front, 1917-1918 », Jean Nicot)
THE BRITISH ARMY ON THE WESTERN FRONT, 1914-1918
THE BRITISH ARMY ON THE WESTERN FRONT, 1914-1918© IWM (Q 4632)

Dans « La main coupée », Blaise Cendrars livre l’effroyable description des effets meurtriers de la boue : « Nous étions remontés en ligne devant Herbécourt, dans la tranchée Clara, où tout l’héroïsme consistait de résister durant quatre jours à la succion de la boue qui faisait ventouse par en bas… Pour un sale coin c’était un sale coin, un lac de bouillasse d’où émergeaient des tas de boue qui s’arrondissaient en forme de croûtes molles et boursoufflées que crevaient les obus qui faisaient jaillir des geysers giclant épais à différentes hauteurs, le trou des entonnoirs se remplissant lentement mais inexorablement d’une eau lourde et crayeuse. Dans ce magma les hommes glissaient, sautaient, nageaient, étaient le plus souvent sur le dos ou sur le ventre que sur pieds et, comme des naufragés vidés dans un lagon, allaient munis d’une grosse canne ou d’un bâton, pataugeaient, s’enlisaient perdaient le fond, plongeaient dans la flotte jusqu’au menton, se cramponnaient à des pieux ou à des bouts de planche coincés entre deux monticules bavants ou fichés de travers le long des parois glissantes comme les échelons d’une échelle démantibulée dont les deux bouts eussent été engloutis, et les hommes se sentaient perdus et restaient cramponnés à leurs misérables appuis, comme suspendus au bord du gouffre qui digérait tout ce qui y tombait, et si l’immonde bouillasse ne montait pas jusqu’à leur instable point d’appui pour leur faire lâcher prise à la longue, on voyait dans leurs yeux monter l’horreur et le détresse au fur et à mesure qu’ils prenaient conscience de leur situation et sentaient grandir leur faiblesse. Nous faisions corps avec des chasseurs à cheval mis à pied faute de montures et qui venaient avec nous à la Clara comme renfort, l’effectif des escouades étant réduit et allant chaque jour s’amenuisant à la suite des évacuations de plus en plus nombreuses vu les pieds gelés, les bronchites, les pneumonies, les conjonctivites, les maux de dents, et autres séquelles dues aux misères de ce premier hiver de guerre, et c’est dans la tranchée Clara que j’ai vu un de ces malheureux cavaliers, gênés qu’ils étaient dans leurs mouvements par leur haut shako, leurs éperons, leur grand sabre, leur manteau de cavalerie à pèlerine et à traîne, leurs houseaux, être lentement aspiré et disparaitre dans le fond sans que nous puissions le tirer de là, et nous étions bien dix à l’entourer, à lui tendre la main, des perches ou nos fusils, à lui donner de bons conseils pour se dépêtrer, lui criant surtout de ne pas bouger car il s’enfonçait à chaque mouvement qu’il faisait, à lui placer des bouts de bois sous les bras, essayant de faire levier avec une grosse tige de fer sans arriver à l’arracher, même au risque de lui défoncer la poitrine ou de lui faire sauter les omoplates tant nos manoeuvres se faisaient brusques dans notre désarroi, ses houseaux faisant succion, l’ignoble ventouse ayant raison de nous. Le malheureux!… »

La boue est sans pitié, pour y survivre, les soldats devront l’être parfois eux aussi, ainsi qu’on peut le lire dans l’Historique du 30ème RI : « Nuit du 22 au 23 avril. – Le Ier bataillon du 30ème RI monte à l’attaque du ravin de la Dame. Il a plu, la boue a envahi tout le secteur. Cherchant un abri, un homme s’est jeté dans le boyau, et la boue est aussitôt montée jusqu’à sa ceinture. Il demande de l’aide ; deux hommes lui ont tendu leurs fusils ; deux fois, ils ont glissé et vite ils ont repris place dans la colonne qui passe tout près, sourde aux supplications de l’enlisé qui s’enfonce lentement, sans secours. »
THE BATTLE OF PASSCHENDAELE, JULY-NOVEMBER 1917
THE BATTLE OF PASSCHENDAELE, JULY-NOVEMBER 1917© IWM (Q 5936)

Tags:

Pas de commentaire

Laisser un commentaire


sept − = 1