Les arbres, symboliques mutilés de guerre

Les arbres mutilés, Fabienne Loodts @Paysagesenbataille.be

Les arbres mutilés, Fabienne Loodts @Paysagesenbataille.be

Les paysages bouleversés du front entre 1914 et 1918 sont entrés rapidement et durablement dans la mémoire collective. Leurs contemporains ont-ils pris la mesure des bouleversements subis par l’environnement ?

 

Durant le conflit déjà, les soldats envoient à leurs proches des photos et cartes rendant compte des ravages de la guerre. Dès 1919, Michelin édite des guides des champs de bataille : de nombreux « touristes de guerre » se rendent sur place, et en ramènent des images qui elles aussi marqueront les esprits… Gigantesques trous d’obus, tranchées boueuses, corps déchirés : ces images qui composent désormais aussi l’imaginaire collectif lié à la Grande Guerre, traduisent-elles les préoccupations de ses contemporains ?

On sait aujourd’hui que la Première Guerre mondiale se caractérisa notamment par l’usage d’un arsenal inédit. L’artillerie connut un développement sans précédent. A Ypres, le 22 avril 1915, l’armée allemande utilise pour la première fois un gaz toxique à base de chlore. Le témoignage du Docteur Béliard, médecin du 66ème régiment d’infanterie, rend bien compte de la l’horreur de cette attaque par surprise : «Des hommes se roulaient à terre convulsés, toussant, vomissant, crachant le sang. La panique était extrême. Nous étouffions dans un brouillard de chlore. D’un bout de l’horizon à l’autre, le ciel était opaque, d’un vert étrange et sinistre.» Cette attaque sonna le début de la guerre des gaz. Durant tout le conflit, les armes chimiques prendront diverses formes: bonbonnes, obus, bombes, grenades… Les gaz aussi se diversifieront : chlore, phosgène, « gaz moutarde », arsines ou encore chloropicrine. Si les témoignages sont nombreux concernant l’impact direct de ces gaz, on ne se pose pas alors la question de savoir comment ceux-ci évolueront dans l’environnement. Bien légitimement, les premières préoccupations des combattants vont aux morts et intoxiqués… Cependant, tout comme les photos et cartes postales, de nombreux écrits livrent des observations de l’évolution du paysage et de la nature sur le front. Luc Malchair, un des rares passionnés de la Grande Guerre à cumuler le regard du naturaliste avec celui de l’ historien, a relevé pour la revue Fortiflora quelques-unes des lignes écrites par des soldats confrontés physiquement aux ravages de la guerre sur la flore, la faune, et plus largement, les paysages du front… Les arbres, en particulier, tels des mutilés de guerre, focalisent souvent l’attention des observateurs. Le colonel Henry Charbonnel, entre Rossignol et Breuvannes, deux des villages martyres des Ardennes belges, note le 20 août 1914, ceux qui bordent la route Florenville-Tintigny ont un curieux aspect. Ils ont été criblés de balles de shrapnels, au point qu’il ne leur reste plus, sur leur face nord, un pouce carré d’écorce. A Verdun, depuis le fort de Vaux, le commandant Raynal décrit le spectacle du champ d’entonnoirs qui l’entoure:  » J’aperçois très bien les bois Fumin, de Vaux, du Chapitre, de la Caillette… Leurs arbres, rares maintenant, n’ont plus une feuille ; ils dressent lamentablement leurs fûts mutilés et roussis – et nous sommes à la fin de mai : les Allemands ont supprimé le printemps. »

Dès 1915, dans « Le Feu », Henri Barbusse, lauréat du prix Goncourt de la même année, laisse lui aussi passer dans ses lignes le constat de cette désolation : « Les grands peupliers de bordure sont fracassés, les troncs déchiquetés ; à un endroit, c’est une colonnade énorme d’arbres cassés. Puis, nous accompagnant, de chaque côté, dans l’ombre, on aperçoit des fantômes nabots d’arbres, fendus en palmiers ou tout bousillés et embrouillés en charpie de bois, en ficelle, repliés sur eux-mêmes et comme agenouillés. »

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