Le sort des champs de bataille aux lendemains de la guerre

Lendemains, Fabienne Loodts @Paysagesenbataille.be

Lendemains, Fabienne Loodts @Paysagesenbataille.be

De nombreux écrits livrent des observations de l’évolution du paysage et de la nature sur le front. Les arbres, en particulier, tels des mutilés de guerre, focalisent souvent l’attention des observateurs. Dans les ouvrages consacrés à la restauration du pays après la Première Guerre mondiale, les auteurs ne parlent pourtant pas des préjudices subis par la forêt…

« En Belgique, estime Pierre-Alain Tallier, chercheur en Histoire des forêts à l’ULB-IGEAT et archiviste aux Archives de l’Etat, les forêts ont perdu environ 22 000 hectares pendant la guerre, en raison tant des destructions provoquées par les combats que des exploitations abusives liées aux besoins militaires ou commerciaux des Allemands ». Certains bois mis à ras sur le front disparurent à tout jamais. En compensation des destructions causées par les combats et les services allemands dans les forêts belges, l’annexion de cantons d’Eupen-Malmedy apporta 33 000 ha de forêts. Mais en Flandre, les bois du Mont Kemmel, du Polygone et de Houthulst furent parmi les seuls à être replantés. Et en Wallonie, certaines forêts comme celle de Neufchâteau changèrent de visage, les plantations de feuillus dévastées étant souvent remplacées par des résineux. Mais les préoccupations des autorités, après guerre, allèrent davantage à la restauration de l’agriculture. De nombreux essais sont tentés dès 1919, car on doute alors que les terres dévastées puissent encore être fertiles. On envisage même alors le boisement de toute la superficie. Mais lors d’une discussion à la Chambre, le ministre de l’agriculture Ruzette affirme que « contrairement aux impressions de quelques pessimistes, la très grande partie -environ 90.000 hectares- de la zone dévastée sera récupérable pour la culture. » Le boisement n’est envisagé que pour 15 000 hectares environ pour lesquels on estime alors que le prix de la restauration dépasserait la valeur récupérée. La loi du 15 novembre 1919 s’inscrira dans la ligne de ces réflexions, prévoyant divers systèmes de remise en état des terres dans un périmètre déterminé de régions dévastées…

En France, tous les champs de bataille ne connurent pas le même sort. Les terres d’Artois et de Picardie furent aussi largement rendues à l’agriculture, tandis que dans l’Est, l’Etat classa de vastes territoires comme Zone rouge, et les racheta pour les soustraire à l’exploitation agricole. Pour Jean-Paul Amat, professeur de biogéographie à l’Université Paris IV-Sorbonne, un des éléments déterminants de cette différence de traitement est la relation des sociétés vis à vis des territoires bouleversés : « Le monde de l’agro-industrie des grands céréaliers et betteraviers du Nord, riche et représenté à la Chambre, avait déjà annoncé pendant la guerre sont intention de s’occuper lui-même de la remise en état de ses terres après le conflit. De l’autre côté, à l’Est, là où avant guerre le petit agriculteur partait en sabots cultiver ses 3 hectares sur les plateaux lorrains, beaucoup de villages n’ont pas vu revenir leur population après la guerre… »

Les décisions prises dans l’après-guerre modifieront le paysage mais auront aussi un impact sur le développement économique des régions : alors que dans le Westhoek, aujourd’hui l’agriculture intensive ferait presque oublier les dévastations de 1914-1918, à Verdun, 10.000 hectares de forêt domaniale perpétuent le souvenir du champ de bataille, et le tourisme de mémoire constitue une des rares ressources économiques de la région. Partout toutefois, subsistent sur ces territoires un héritage sur lequel on a voulu fermer les yeux jusqu’à ce jour : celui des munitions et déchets de guerre encore enfouis dans le sol…

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