Le prix de la mémoire

Le centenaire de la première Guerre mondiale approchant, les images d’archives de l’époque (photos, cartes postales, films) sont plus convoités que jamais par les médias. Les tarifs pratiqués par les gestionnaires de ces documents sont souvent prohibitifs, même lorsqu’il s’agit d’images libres de droits. La mémoire, et sa transmission, sont-elles réservées aux portefeuilles les mieux garnis ?

Prix de la mémoire

Photo DR, collection personnelle, www.paysagesenbataille.be

Un article paru cette semaine sur le blog de Wikimédia (Association pour le partage de la connaissance) pose à juste titre la question du droit d’auteur lorsqu’il est question d’évoquer un patrimoine faisant partie de la mémoire universelle. Les Sites et Paysages de la Grande Guerre ne font pas encore partie du Patrimoine mondial de l’UNESCO. Mais ils font inévitablement partie de l’Histoire de ce conflit dont personne ne niera aujourd’hui qu’il fut mondial.

Au coeur de la polémique, une photo du cimetière de Douaumont, en arrière-plan de laquelle figure l’Ossuaire éponyme. Cette oeuvre de Jean-Pol Grandmont avait été une des dix lauréates en 2011 du concours Wiki Loves Monuments, en France puis à l’international. Mise librement à disposition de tous, selon la philosophie Wikimedia Commons, elle a été retirée de la plateforme car sa mise à disposition enfreint le droit d’auteur français : les architectes de l’Ossuaire, Léon Azéma, Max Edrei et Jacques Hardy, étant décédés dans les années 1970, leurs droits d’auteur seront encore en vigueur jusqu’à la fin des années 2040 (doit 70 ans après leur décès, ainsi que le stipule la loi)… La décision d’enlever la photo de Wikimedia a été prise par le comité Wikimedia lui-même, estimant qu’ « il n’est pas possible de faire prendre des risques aux éventuels réutilisateurs de ces clichés en acceptant des photos sur lesquelles des tiers pourraient revendiquer des droits d’auteur. La réutilisation constituerait en effet alors une contrefaçon, ce qui est puni d’une peine pouvant aller jusqu’à trois ans de prison ».

La France refusant d’ appliquer l’« exception au droit d’auteur appelée ‘ liberté de panorama ’ » (selon laquelle une œuvre figurant en permanence dans l’espace public n’est pas soumise au droit d’auteur), pourtant en vigueur dans de nombreux autres pays européens, les membres de Wikimedia France, par la publication de leur article, espèrent attirer l’attention des autorités françaises sur les enjeux de mémoire empêchés par l’application stricte du droit d’auteur pour ce type de monuments.

En tant que journaliste et auteure de reportages sur la Première Guerre mondiale, je ne peux qu’être sensible aux revendications wikimédiennes. A plusieurs reprises, j’ai été confrontée à la difficulté d’illustrer des travaux portant sur cette période en raison des tarifs pratiqués par les gestionnaires des documents d’archive, même lorsque ceux-ci sont libres de droit…

Il y a deux ans, j’avais pu constater amèrement que les tarifs pratiqués par exemple par l’INA sont à la portée uniquement de méga-productions. J’avais dû alors renoncer à diffuser dans mes reportages les images filmées que j’avais pu trouver dans ses collections, mais avais heureusement pu trouver une aide précieuse au Mémorial de Verdun, dont les collections de photos et plaques de verre, fabuleuses, sont non seulement partiellement accessibles en ligne, mais aussi diffusables moyennant le respect d’une convention.

Cette année, forte de cette expérience, j’avais d’office opté pour l’intégration d’images fixes (photos et cartes postales) à mes nouveaux reportages. Contacts pris avec la Réunion française des Musées Nationaux (RMN), gestionnaire des droits des photos que je souhaitais utiliser, je me suis vue annoncer que, dans le cas d’une diffusion unique de mon reportage en télévision, il me faudrait m’acquitter de 300 euros de droits de diffusion pour chaque photo (mon petit reportage en comptait 8) ! L’employée chargée de négocier cet usage des documents crut bon d’ajouter que j’avais « de la chance, car ces photos sont libres de droit ! » Que les gestionnaires de ces précieux documents tarifient leur diffusion me semble normal : il va de soi que l’archivage, la conservation, la valorisation des archives ont un coût. Pour autant, je ne peux m’empêcher de penser que ces tarifs sont excessifs, et mettent à mal la transmission de la mémoire.

Dans mon livre de chevet du moment, « Mes souvenirs sur l’occupation allemande en Belgique » (Ed. Plon, Paris, 1932), l’auteur, Auguste Vierset (directeur du Cabinet du Bourgmestre de Bruxelles) évoque, en date du 10 septembre 1917, « les fortunes énormes réalisées par les accapareurs de denrées, les marchands de savon, les éleveurs de porcs et les cultivateurs ». En ville, les représentants de cette « classe nouvelle » sont surnommés les « barons Zeep » (traduction pour mes amis : les barons Savon!). « Ils portent des billets (…), par ballots, à la banque ou chez le notaire, et ne se donnent même pas la peine de compter. (…) Tout cela nous promet de singulières perturbations sociales et de jolies générations », concluait ce jour-là Auguste Vierset.

Certaines institutions, détentrices de ces « trésors de guerre » que sont devenus les archives de la période, ressemblent à ces « barons Zeep » : elles laissent glisser dangereusement la mémoire sur les pentes, soigneusement savonnées par leurs tarifs prohibitifs, de la marchandisation.

A quoi sert de conserver des documents d’archive, si c’est pour les mettre hors de portée du public ? Bien heureusement, il reste encore, et c’est particulièrement vrai en Belgique, des institutions publiques ou privées dont l’objectif, outre la conservation de ce patrimoine, est de lui conférer un sens, lui donner une vie. Espérons que les commémorations du centenaire de la Première guerre mondiale susciteront au minimum le débat sur ces questions. En ces temps de crise, il serait dommage que seules les grosses productions audio-visuelles aient accès aux documents permettant de transmettre la mémoire d’une période qui a marqué toutes les classes sociales.

Pour conclure comme toute bonne Belge sur une note d’humour, et puisqu’il est question de « patates » dans ce petit coup de gueule, je vous livre cette anecdote rapportée par Auguste Vierset, le 11 mai 1917. En pleine « pénurie » de pommes de terre, un magasin de Bruxelles affichait sa zwanze (comprenez sa « gouaille typiquement bruxelloise ») en plaçant ces mots en vitrine : « Tout acheteur de marchandises pour une valeur d’au moins 100 francs a droit à une pomme de terre. » J’espère, cher lecteur, que vous m’excuserez de vous refiler cette patate chaude!

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