Le lourd héritage des munitions de guerre

Lourd héritage, Fabienne Loodts @paysagesenbataille.be

Lourd héritage, Fabienne Loodts @paysagesenbataille.be

A l’Ouest de l’Europe, la première guerre mondiale s’est concentrée durant 4 ans le long d’un ligne de front continue de 700 kilomètres. Cette concentration d’armements inédite dans l’Histoire a pollué le sol de façon durable.

« On estime que le nombre 1455 millions d’obus ont été tirés sur la ligne de front », explique le Lieutenant Bert Van Huyse, du SEDEE (Service d’Enlèvement et de Destruction d’Engins Explosifs), à Poelkapelle. « 30 à 40% d’entre eux n’ont pas explosé. Et 4,5% de ces obus sont toxiques, mais ce chiffre est sans doute plus élevé, car il se base sur les déclarations des Anglais qui, jusque fin des années 1950, ont dit qu’ils n’avaient pas utilisé d’obus toxiques. »

Obus avant démantèlement à Poelkapelle, Joël Leclercq @joelleclercq.com

Les obus sont marqués d’un code-barre pour les suivre depuis leur arrivée au centre de Poelkapelle jusqu’à leur démantèlement, en passant par la phase d’identification, Joël Leclercq @joelleclercq.com

En Belgique comme en France, le travail d’évacuation des munitions encore présentes sur les champs de bataille n’a pas cessé, depuis l’Armistice de 1918. Chaque année, les services de déminage belges (300 personnes dont la moitié de démineurs, répartis entre les unités de Meerdaal, de Zeebrugge et de Poelkapelle) enlèvent 200 à 250 tonnes de munitions provenant des deux guerres mondiales. L’unité de Poelkapelle, située au coeur de la Flandre occidentale, est devenue experte dans la récupération et le traitement des obus toxiques. Avant 1972, les obus qui paraissaient douteux étaient coulés dans du béton, et noyés dans le Golf de Gascogne. Une pratique à laquelle mit fin la Convention d’Oslo en 1972. Après un dernier largage d’urgence réalisé en 1980, quelque 27 000 obus ont été stockés jusqu’à l’installation du centre de démantèlement à Poelkapelle en 1998 et son entrée en fonctionnement en 2000. Muni d’outils d’identification (rayons X et spectrométrie gamma) et de démantèlement adaptés aux différents types d’obus pour respecter à la fois la sécurité du personnel et les normes environnementales, le centre de Poelkapelle est cité en exemple par nos voisins français…

Les démineurs belges, Joël Leclercq @joelleclercq.com

Les démineurs belges, Joël Leclercq @joelleclercq.com

« En France, chaque année, les services de déminage recueillent 500 à 800 tonnes de munitions anciennes », explique Robin des Bois. L’association française publiait fin août 2012 un nouvel Inventaire des déchets de guerre découverts de début 2008 à fin 2011 dans les 7 régions du nord et de l’est de la France par les guerres de 1870, 1914-1918 et 1939-1945… Cet inventaire réalisé sur base des publications dans la presse régionale, des communiqués des préfectures et de publications spécialisées n’est pas exhaustif, mais les 566 découvertes relatées (dont chacune concerne parfois plusieurs dizaines de munitions) sont suffisantes pour que Robin des Bois estime que cette « somme de découvertes et de difficultés liées à la gestion des vieilles munitions révèle l’insuffisance des moyens humains, financiers et techniques disponibles » pour gérer cette problématique…«Dans la partie nord de la France, les munitions découvertes par certaines professions comme les agriculteurs sont à ce point nombreuses et de routine qu’elles sont regroupées en bout de chemin en attendant la tournée des démineurs, souligne Robin des Bois. Des munitions sont aussi régulièrement ramenées dans les bennes métaux des déchetteries, preuve du manque d’information en direction des populations. Des élèves en cours d’histoire ramènent des vieilles munitions pour illustrer le cours, ce qui amène l’évacuation des établissements et prouve que là aussi, les informations sont insuffisantes. » Mais ce que réclame l’association, ce n’est pas uniquement une meilleur information préventive de la population. Elle déplore aussi le manque de structures adaptées pour le démantèlement :

« Les munitions explosives sont volontairement explosées dans des installations qui ne sont pas assujetties à la réglementation des Installations Classées pour la Protection de l’Environnement. Les munitions chimiques sont explosées à ciel ouvert dans des fourneaux qui libèrent des substances toxiques dans l’atmosphère. Leurs retombées sur les sols et leurs impacts sur la faune et la flore ne sont pas recherchés ni pris en compte. Les munitions qui ne sont pas déclenchées sont entreposées depuis plusieurs années dans le camp militaire de Suippes dans la Marne en attendant l’ouverture d’une usine spécialisée, toujours retardée, et pourtant prescrite par la convention sur la destruction des armes chimiques. Quant aux munitions explosives qui restent enfouies dans le sol, elles libèrent de plus en plus d’éléments polluants au fur et à mesure que l’enveloppe se dégrade sous l’effet de la corrosion. »

Pour Henry Bélot, démineur retraité, rédacteur de Deminest, trimestriel lorrain des démineurs de l’Est, il est illusoire de songer à une dépollution rapide à large échelle : « chaque munition se dégradant lentement dans le sol est une source de pollution en métaux lourds et autres toxiques. Mais dans l’état des techniques actuelles, seules les activités humaines permettent la découverte d’un maximum d’engins de guerre. Les possibilités de la détection magnétique sont trop limitées, sans parler de son coût et de sa lenteur… »

Des voix s’élèvent pourtant pour qu’une évaluation globale des sites contaminés soit réalisée, afin que l’on puisse au moins dépolluer les plus atteints. Une publication réalisée en 2007 par les scientifiques allemands Johannes Preuss et Tobias Bausinger, de l’Université Gutemberg de Mayence, a fait couler beaucoup d’encre à l’époque… Cette étude révélait que sur un site de la forêt de Spincourt, au nord-est de Verdun, 200 000 obus chimiques incinérés en 1928 ont pollué le sol de façon intense et durable : les prélèvements effectués par les scientifiques dans la zone de 70 m de diamètre de terre noire et privée de toute végétation, ont révélé des taux très élevés d’arsenic, de plomb, et d’autres métaux lourds. Le site de « La place à Gaz » avait hérité son nom de cet épisode historique longtemps oublié. Depuis lors, l’Office national des forêts a clôturé la zone et placé un panneau en interdisant l’accès, mais il a fallu attendre le 3 septembre dernier pour que le préfet de la Meuse prenne un arrêté interdisant officiellement cet accès.

« Une demande de financement a été faite par la préfecture au niveau régional pour une étude d’Interprétation de l’Etat des Milieux et une analyse des solutions de dépollution possibles pour aboutir à un plan de gestion », complète André Hopfner, directeur de l’ONF à Verdun. Difficile par contre de savoir si le personnel qui a occupé régulièrement une cabane de forestier sur le site a pu bénéficier d’un suivi de santé rapproché… « L’exposition chronique à l’arsenic est un facteur reconnu de risque de cancer, souligne Tobias Bausinger. De plus, il n’est pas certain que la pollution ne se soit pas étendue hors du périmètre balisé, et ait atteint l’eau du sous-sol par percolation… » Tobias Bausinger estime que le cas de La Place à Gaz n’est pas isolé. Le scientifique a ainsi pu isoler un site comparable dans la région d’Ypres, au coeur d’un champ de maïs…

En Belgique, une seule recherche de pollution de sols par les déchets de la Grande Guerre a été publiée en 2008 par l’Université de Gand (Ugent). « Nos études ont montré que la Première Guerre mondiale était sans doute responsable d’une augmentation régionale des concentrations en Cu, Zn et Pb, mais sans que l’on puisse considérer ces sols comme contaminés, car les seuils de concentration admises comme norme ne sont pas dépassés, explique le Professeur Marc Van Meirvenne (UGent). Le phénomène est désormais reconnu, mais pas comme une menace pour la santé publique. » L’étude ne fait pas mention d’arsenic, bien que le Professeur Van Meirvenne ait eu des contacts avec Tobias Bausinger et pris connaissance de son étude publiée en 2005 dans le Bulletin of Environmental Contamination and Toxicology. « Il n’est pas prévu pour le moment que l’on fasse de nouvelles études sur ce sujet. », conclut le Professeur Van Meirvenne. Au niveau fédéral tant qu’au niveau régional, personne ne semble s’inquiéter des pollutions qui contaminent peut-être des denrées cultivées sur l’ancienne ligne de front. Pourtant, à Poelkapelle, certains démineurs s’étonnent eux-mêmes de voir, dans un champ qui borde les installations militaires, remonter, en période de labour, les fameuses bouteilles de gaz toxiques utilisées pour remplir les obus Clark de la première guerre mondiale…

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