L’autre guerre du bois des Caures

Des associations de la région de Verdun demandent un moratoire sur l’exploitation du Bois des Caures. Elles craignent que la mise en vente de coupes de bois dans cette zone, ce 28 mai, empêche les études naturalistes de se dérouler dans les meilleures conditions, au sein de ce bois où subsistent des arbres qui ont résisté à la Grande Guerre.

Un hêtre "gueule cassée" du Bois des Caures, témoin historique de la bataille et refuge pour de très nombreuses espèces

Un hêtre « gueule cassée » du Bois des Caures, témoin historique de la bataille et refuge pour de très nombreuses espèces

Si la forêt domaniale de Verdun couvre aujourd’hui 10 000 hectares, seuls 3000 d’entre eux étaient déjà boisés avant la Première Guerre mondiale. Rares sont donc les arbres de cette zone qui ont vécu la Grande Guerre. Certains d’entre eux, pourtant, dressent encore leurs fûts mutilés dans le Bois des Caures. Ces  «gueules cassées » de la forêt, des hêtres dont les troncs torturés et couverts de cicatrices atteignent parfois plus d’1 m de diamètre, sont les derniers témoins du conflit. Bien que soumis à un bombardement intense dès le premier jour de la bataille de Verdun, le 21 février 1916, cet îlot de quelques dizaines d’hectares semble avoir joué un rôle de refuge pour la biodiversité durant le conflit. Aujourd’hui, des associations régionales demandent un moratoire sur l’exploitation du Bois des Caures. Elles craignent que la mise en vente de coupes de bois dans cette zone, ce 28 mai, empêche les études naturalistes de se dérouler dans les meilleures conditions.

« Meuse Nature Environnement » et le « Collectif SOS Forêts » appellent l’ONF « à surseoir à la vente et appellent les acheteurs à la compréhension de leur démarche en faveur de la protection de ce secteur remarquable », que ces associations n’hésitent pas à surnommer «  l’arche de Noé du champ de bataille ». « Les naturalistes ont, depuis quelques années déjà, identifié ce secteur comme l’un des plus remarquables au sein d’un massif forestier de près de 10 000 hectares très artificialisé, issu en grande partie de plantations sur des terrains bouleversés », peut-on lire dans le communiqué de presse signé, entre autres, par Bernard Stoufflet, Membre du Comité de Pilotage Labellisation forêt de Verdun. Les membres des associations impliquées regrettent que, malgré le fait que la forêt de Verdun soit candidate à ce label  «Forêt d’exception », par lequel l’ONF s’engage à  «préserver par une gestion exemplaire le patrimoine naturel de la forêt de Verdun (…) », l’institution de gestion forestière refuse d’accéder à cette demande de moratoire de 2 à 3 ans sur les exploitations du secteur.

Sinodendron_cylindricum

Ce curieux petit insecte, Sinodendron cylindricum comme l’appellent les scientifiques, n’a jusqu’ici été trouvé en Meuse qu’au Bois des Caures… (Photo Laurent Godé, Parc naturel régional de Lorraine)

« Des espèces que l’on ne trouve que très rarement ailleurs en Lorraine ont été mises en évidence, comme le Sinodendron cylindricum, un insecte qui n’a jusqu’ici été trouvé en Meuse qu’au Bois des Caures… » insistent les environnementalistes qui aimeraient que les études complémentaires programmées pour les années à venir, pour déterminer quelles espèces de chauves souris, d’oiseaux, d’insectes sont présentes dans ce secteur, puissent être réalisées dans de bonnes conditions.

L’Office national des Forêts refuse de remettre en question les coupes programmées au document d’aménagement. « La coupe a été marquée il y a deux ans, argumente André Hopfner, directeur de l’agence ONF de Verdun. Si on accepte le moratoire de 2 ou 3 ans, le marquage ne sera plus visible et il faudra remarquer toute la coupe. Il n’y a pas besoin de moratoire pour faire les études prévues. » Pour le directeur de l’agence ONF de Verdun, cette demande de moratoire aurait pour véritable objectif de transformer le bois des Caures en réserve intégrale, ce qui revient à y interdire définitivement toute exploitation. Une protection dont l’Office National des Forêts n’est pas partisan. « Mais, reprend André Hopfner, il est important de savoir que nous avons mentionné sur les clauses de la vente que l’exploitation pourrait être interrompue le temps nécessaire pour faire les relevés  dans des bonnes conditions. Par exemple si les levés doivent se faire au printemps, il est envisageable d’interdire l’exploitation durant 1, 2 ou 3 mois si nécessaire avant les levés. Une parcelle intéressante qui avait été marquée a été retirée et ne sera pas exploitée. Par ailleurs les parcelles les plus intéressantes  pour des études ne font pas partie de celles prévues en exploitation. Une autre zone beaucoup plus intéressante est le bois des  «Jumelles d’Ornes », qui a lui été classé en réserve biologique intégrale, et ne sera plus jamais exploité. »

Du côté des défenseurs du moratoire, on réagit : «A priori, le Bois des Caures est encore plus riche que les jumelles d’Ornes.Nous reconnaissons que l’ONF a fait de réels efforts pour conserver ces arbres témoins de la guerre. Mais même si il est vrai que tous les arbres n’ont pas été marqués pour l’abattage, il n’est pas logique d’exploiter puis de faire les inventaires. Il est de loin préférable de faire les inventaires, de localiser à partir des résultats les zones à enjeux forts, puis d’adapter la gestion. Il sera sans doute par la suite nécessaire de mettre en place des îlots de sénescence de surface restreinte, où l’on n’exploitera plus les bois et qui conserveront une certaine naturalité. Ce ne serait pas très judicieux de les délimiter une fois qu’on aura exploité les bois, avec ouverture (c’est-à-dire exploitation à blanc) des pistes de vidange de 4 mètres de largeur tous les 24 mètres… » Les demandeurs du moratoire insistent sur le fait qu’ils ne remettent pas en cause la gestion de cette partie de la forêt de Verdun.

Accusé de refuser la concertation, l’ONF rappelle que le plan de gestion de la forêt domaniale, qui a fait l’objet d’un arrêté ministériel et est valable jusqu’en 2021, fut approuvé en 2006 après concertation avec l’ensemble des acteurs forestiers. On peut toutefois s’interroger sur l’urgence de la vente de coupes de bois dans cette zone, à la veille tant attendue de la publication des mesures de gestion Natura 2000. Les coupes de bois une fois une fois vendues, certaines devront être exploitées avant fin 2014, et même cette publication ne permettra pas de revenir en arrière. « Pourtant, ces lots sont en fait peu attractifs, car la nature du terrain rend le débardage difficile, conclut Frédéric Bedel, du Collectif SOS Forêt : nous sommes confrontés à un raisonnement de productivisme qui n’a pas de sens. » Partisan du moratoire, Frédéric Bedel est pourtant ingénieur forestier au sein de l’ONF. Les arbres centenaires du bois des Caures sont donc les témoins d’ un nouvel affrontement : celui de deux visions de l’avenir forestier français.

 

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The other war at the Caures wood

Verdun’s area associations ask… demandent un moratoire sur l’exploitation du Bois des Caures. Elles craignent que la mise en vente de coupes de bois dans cette zone, ce 28 mai, empêche les études naturalistes de se dérouler dans les meilleures conditions, au sein de ce bois où subsistent des arbres qui ont résisté à la Grande Guerre.

Un hêtre "gueule cassée" du Bois des Caures, témoin historique de la bataille et refuge pour de très nombreuses espèces

Un hêtre « gueule cassée » du Bois des Caures, témoin historique de la bataille et refuge pour de très nombreuses espèces

Si la forêt domaniale de Verdun couvre aujourd’hui 10 000 hectares, seuls 3000 d’entre eux étaient déjà boisés avant la Première Guerre mondiale. Rares sont donc les arbres de cette zone qui ont vécu la Grande Guerre. Certains d’entre eux, pourtant, dressent encore leurs fûts mutilés dans le Bois des Caures. Ces  «gueules cassées » de la forêt, des hêtres dont les troncs torturés et couverts de cicatrices atteignent parfois plus d’1 m de diamètre, sont les derniers témoins du conflit. Bien que soumis à un bombardement intense dès le premier jour de la bataille de Verdun, le 21 février 1916, cet îlot de quelques dizaines d’hectares semble avoir joué un rôle de refuge pour la biodiversité durant le conflit. Aujourd’hui, des associations régionales demandent un moratoire sur l’exploitation du Bois des Caures. Elles craignent que la mise en vente de coupes de bois dans cette zone, ce 28 mai, empêche les études naturalistes de se dérouler dans les meilleures conditions.

« Meuse Nature Environnement » et le « Collectif SOS Forêts » appellent l’ONF « à surseoir à la vente et appellent les acheteurs à la compréhension de leur démarche en faveur de la protection de ce secteur remarquable », que ces associations n’hésitent pas à surnommer «  l’arche de Noé du champ de bataille ». « Les naturalistes ont, depuis quelques années déjà, identifié ce secteur comme l’un des plus remarquables au sein d’un massif forestier de près de 10 000 hectares très artificialisé, issu en grande partie de plantations sur des terrains bouleversés », peut-on lire dans le communiqué de presse signé, entre autres, par Bernard Stoufflet, Membre du Comité de Pilotage Labellisation forêt de Verdun. Les membres des associations impliquées regrettent que, malgré le fait que la forêt de Verdun soit candidate à ce label  «Forêt d’exception », par lequel l’ONF s’engage à  «préserver par une gestion exemplaire le patrimoine naturel de la forêt de Verdun (…) », l’institution de gestion forestière refuse d’accéder à cette demande de moratoire de 2 à 3 ans sur les exploitations du secteur.

Sinodendron_cylindricum

Ce curieux petit insecte, Sinodendron cylindricum comme l’appellent les scientifiques, n’a jusqu’ici été trouvé en Meuse qu’au Bois des Caures… (Photo Laurent Godé, Parc naturel régional de Lorraine)

« Des espèces que l’on ne trouve que très rarement ailleurs en Lorraine ont été mises en évidence, comme le Sinodendron cylindricum, un insecte qui n’a jusqu’ici été trouvé en Meuse qu’au Bois des Caures… » insistent les environnementalistes qui aimeraient que les études complémentaires programmées pour les années à venir, pour déterminer quelles espèces de chauves souris, d’oiseaux, d’insectes sont présentes dans ce secteur, puissent être réalisées dans de bonnes conditions.

L’Office national des Forêts refuse de remettre en question les coupes programmées au document d’aménagement. « La coupe a été marquée il y a deux ans, argumente André Hopfner, directeur de l’agence ONF de Verdun. Si on accepte le moratoire de 2 ou 3 ans, le marquage ne sera plus visible et il faudra remarquer toute la coupe. Il n’y a pas besoin de moratoire pour faire les études prévues. » Pour le directeur de l’agence ONF de Verdun, cette demande de moratoire aurait pour véritable objectif de transformer le bois des Caures en réserve intégrale, ce qui revient à y interdire définitivement toute exploitation. Une protection dont l’Office National des Forêts n’est pas partisan. « Mais, reprend André Hopfner, il est important de savoir que nous avons mentionné sur les clauses de la vente que l’exploitation pourrait être interrompue le temps nécessaire pour faire les relevés  dans des bonnes conditions. Par exemple si les levés doivent se faire au printemps, il est envisageable d’interdire l’exploitation durant 1, 2 ou 3 mois si nécessaire avant les levés. Une parcelle intéressante qui avait été marquée a été retirée et ne sera pas exploitée. Par ailleurs les parcelles les plus intéressantes  pour des études ne font pas partie de celles prévues en exploitation. Une autre zone beaucoup plus intéressante est le bois des  «Jumelles d’Ornes », qui a lui été classé en réserve biologique intégrale, et ne sera plus jamais exploité. »

Du côté des défenseurs du moratoire, on réagit : «A priori, le Bois des Caures est encore plus riche que les jumelles d’Ornes.Nous reconnaissons que l’ONF a fait de réels efforts pour conserver ces arbres témoins de la guerre. Mais même si il est vrai que tous les arbres n’ont pas été marqués pour l’abattage, il n’est pas logique d’exploiter puis de faire les inventaires. Il est de loin préférable de faire les inventaires, de localiser à partir des résultats les zones à enjeux forts, puis d’adapter la gestion. Il sera sans doute par la suite nécessaire de mettre en place des îlots de sénescence de surface restreinte, où l’on n’exploitera plus les bois et qui conserveront une certaine naturalité. Ce ne serait pas très judicieux de les délimiter une fois qu’on aura exploité les bois, avec ouverture (c’est-à-dire exploitation à blanc) des pistes de vidange de 4 mètres de largeur tous les 24 mètres… » Les demandeurs du moratoire insistent sur le fait qu’ils ne remettent pas en cause la gestion de cette partie de la forêt de Verdun.

Accusé de refuser la concertation, l’ONF rappelle que le plan de gestion de la forêt domaniale, qui a fait l’objet d’un arrêté ministériel et est valable jusqu’en 2021, fut approuvé en 2006 après concertation avec l’ensemble des acteurs forestiers. On peut toutefois s’interroger sur l’urgence de la vente de coupes de bois dans cette zone, à la veille tant attendue de la publication des mesures de gestion Natura 2000. Les coupes de bois une fois une fois vendues, certaines devront être exploitées avant fin 2014, et même cette publication ne permettra pas de revenir en arrière. « Pourtant, ces lots sont en fait peu attractifs, car la nature du terrain rend le débardage difficile, conclut Frédéric Bedel, du Collectif SOS Forêt : nous sommes confrontés à un raisonnement de productivisme qui n’a pas de sens. » Partisan du moratoire, Frédéric Bedel est pourtant ingénieur forestier au sein de l’ONF. Les arbres centenaires du bois des Caures sont donc les témoins d’ un nouvel affrontement : celui de deux visions de l’avenir forestier français.

 

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