La résilience écologique des champs de bataille

Résilience, Fabienne loodts @paysagesenbataille.be

Résilience, Fabienne loodts @paysagesenbataille.be

Le concept de résilience que Boris Cyrulnik applique aux hommes est observé aussi dans les écosystèmes par les spécialistes de la nature. Les paysages de la Grande Guerre ont connu cette « renaissance dans la souffrance »…

 

Ornes, village détruit, Isabelle Masson-Loodts@paysagesenbataille.be

Ornes, village détruit, Isabelle Masson-Loodts@paysagesenbataille.be

Toutes les zones ravagées ne connurent pas le même sort après la guerre. Certaines furent rendues à l’agriculture au prix d’importants travaux d’assainissement, de nivellement, de remblai. D’autres furent au contraire dévolues au souvenir ou à la sylviculture, les 2 fonctions étant parfois réunies. L’exemple de la forêt domaniale de Verdun est emblématique… Si aujourd’hui, cet espace de 10 000 hectares est connu pour sa riche biodiversité, elle le doit au traitement qu’on lui a réservé aux lendemains de la guerre. L’Etat français achète alors 120 000 hectares de terrain devenus impropres à la culture : c’est la Zone rouge. Le périmètre des neuf villages dévastés de la région de Verdun en fait partie. 300 000 hommes sont tombés là, dont 80 000 n’ont pas été retrouvés à ce jour… « Après de longs débats, explique le biogéographe Jean-Paul Amat de l’Université Paris IV-Sorbonne, il a été décidé de boiser la région pour en faire un immense sanctuaire. » La grande campagne de boisement commence en 1929. « On considérait alors que les feuillus étaient des arbres nobles, impropres à cicatriser des sites totalement érodés par la guerre, reprend J-P Amat. On a donc planté des résineux ».Il fallut attendre 1974 pour l’Office National des forêts décide de passer aux feuillus. Malgré cela, la faune et la flore ont connu des développements étonnants sur ce territoire soustrait à la plupart des activités humaines…

Orchis bourdon, Isabelle Masson-Loodts@paysagesenbataille.be

Orchis bourdon, Isabelle Masson-Loodts@paysagesenbataille.be

Autour de l’ossuaire de Douaumont, de vastes zones de pelouses sont soigneusement fauchées pour dévoiler les traces de la grande guerre aux regards des visiteurs. Au printemps, des orchidées émergent ça et là : « Ce qui est exceptionnel ici, explique Jean-Jacques Weimerskirsch, membre de la Société Française d’Orchidophilie, c’est qu’on trouve côte à côte des orchidées de milieux secs et de milieux humides. » Le champ de bataille s’est mué en champ d’investigation pour les naturalistes : ils leur révèle quelques curiosités botaniques. Le botaniste arlonnais Georges Parent fit de nombreux relevés de la flore des alentours de Verdun, et y découvrit quelques plantes obsidionales, c’est à dire des plantes arrivées sur ces lieux au travers de la guerre, comme par exemple la Bermudienne aussi appelée herbe aux yeux bleus, et qui fut introduite avec les fourrages importés en France par les Américains pour leurs chevaux…

La végétation a repris ses droits autour des trous d’obus et des tranchées, mais elle ne doit pas faire oublier que le sol est toujours densément pollué par des vestiges de guerre. L’impact de leur dégradation sur la faune et la flore est peu connu. Dans ses études sur la zone de Verdun, Georges-Henri Parent note des anomalies de couleur chez certaines fleurs mais n ‘est pas en mesure de les corréler avec les effets mutagènes de l’ypérite. Il souligne aussi l’extinction des salamandres dans la zone rouge autour de Verdun.

 

Sonneur à ventre jaune, Isabelle Masson-Loodts@paysagesenbataille.be

Sonneur à ventre jaune, Isabelle Masson-Loodts@paysagesenbataille.be

L’herpétofaune de la région, fortement atteinte par la Première Guerre mondiale, semble néanmoins recoloniser le territoire. 18 espèces d’amphibiens et reptiles cohabitent pacifiquement sur l’ancien champ de batailles, et parmi elles, le triton alpestre ou le sonneur à ventre jaune. Une population de ce petit amphibien a survécu pendant la bataille dans quelques zones refuges comme des trous d’obus dans lesquels l’argile et la marne locale retiennent l’eau. « C’est une espèce rare, protégée à l’échelle européenne, explique Eric Bonnaire, agent de l’ONF. Le sonneur à ventre jaune bénéficie aussi des ornières créées par les engins d’exploitation sylvicole, mais cela demande de l’attention pour que ces mêmes machines ne les écrasent pas. » Autres cicatrices du conflit , les forts et sous-terrains du secteur accueillent 17 espèces de chauves-souris.

Grand Rhinolophe, Joël Leclercq @joelleclercq.com

Grand Rhinolophe, Joël Leclercq @joelleclercq.com

« Les forts sont d’intéressants milieux de substitution pour les chauves-souris qui y trouvent des conditions de température comparables à celles de grottes », explique Matthieu Gaillard, membre de la Commission de Protection des Eaux, du Patrimoine, de l’Environnement, du Sous-sol et des Chiroptères de Lorraine. Le Grand Rhinolophe est devenu l’espèce emblématique du champ de bataille de Verdun. Très rare en Belgique, au Luxembourg et en Allemagne, cette espèce trouve ici sa limite de répartition. Le nombre de chiroptères présents à Verdun est lié à l’abondance de gites mais aussi à celle de la nourriture disponible alentour… Sur le Site Natura 2000 de la forêt domaniale de Verdun, les chauves-souris jouissent d’un environnement exceptionnel. « Mais elles subissent aussi la pression de visiteurs clandestins, pas toujours bien intentionnés », constate Matthieu Gaillard, en montrant dans un fort une porte blindée posée là pour protéger les chiroptères des importuns, et plusieurs fois détruite par ces derniers… Les chasseurs de vestiges de guerre sont une réalité. Combiner tourisme du souvenir et conservation de la nature est un enjeu majeur. Une demande de classement de la Forêt de Verdun en parc naturel a échoué. Mais un autre dossier a été introduit pour qu’elle reçoive le label de « Forêt d’exception » de l’ONF.

 

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