La pommade « préservative » Blue Light : sexe et maladies vénériennes sur le front de la Grande Guerre

De passage dans la Somme, je ne manque jamais de m’arrêter au Tommy de Pozières. Ce « Café du Souvenir » est un de ces lieux extraordinaires de l’ancienne ligne de front où la mémoire n’est pas un « devoir » effectué à l’occasion d’une ou l’autre commémoration ponctuelle, mais se vit au quotidien… Dominique Zanardi, le patron de l’établissement, ne se contente pas de préparer les meilleures omelettes de la région : c’est probablement un des connaisseurs les plus pointus de ce secteur durement marqué par les combats de la Grande Guerre, en particulier en 1916. Il faut écouter Dominique vous expliquer les nombreuses histoires des combattants tombés autour de Pozières : sur un impressionnant mur du café, il balaye de son doigt une liste de noms, et raconte. Il marque d’un rond de couleur les soldats dont les familles sont déjà passées par ici. Rien qu’entre le 23 juillet et le 5 septembre 1916, 23000 Australiens sont tombés aux alentours de Pozières, dont 6700 ne se sont jamais relevés. Peu importe que vous soyez déjà passé par ici : Dominique, intarissable, a toujours de nouvelles anecdotes à raconter… ou de nouveaux objets à vous faire découvrir ! Cette fois, dans le musée qu’il a aménagé à l’arrière de la salle du restaurant, c’est une toute petite boite qui, au bas d’une vitrine, a attiré mon attention.

Blue Light Outfit, photo Frédéric Pauwels/Collectif Huma

Le kit « Blue Light Outfit » dans les mains de Dominique zanardi, photo Frédéric Pauwels/Collectif Huma

L’inscription sur la boite m’a intriguée :« The Blue Light Outfit»… S’agissait-il d’une fusée éclairante ? À ma question, Dominique a souri, puis, ouvrant la boite, m’a laissée deviner en découvrant son contenu, -deux tubes de pommade-, et, surtout, son mode d’emploi :

Directions for Use
Before Connection
1. Rub head and shaft of Penis with half the tube of No. 2 Ointment, White.
2. Always wear a sheath
After Connection
1. Pass water IMMEDIATELY
2. Wash thoroughly Penis and Scrotum with soap and water.
3. Inject the whole of the contents of the Tube of No. 1. Oitnment, Brown, into pipe and massage back 2 inches.
4. Rub remainder of tube No. 2 Ointment, White, on head and shaft of Penis and Scrotum
5. Hold urine some hours after treatment
6. Report at V.D. Prevention Depot (Blue Light Depot) as soon as possible.
7. Having read directions and understood them, destroy by tearing up or by burning.

Pour résumer, il s’agit d’un onguent prophylactique qu’on conseillait aux soldats australiens d’utiliser pour éviter les maladies vénériennes… Les produits s’appliquaient en deux temps : l’un avant le rapport, puis l’autre après une toilette qui devait suivre les ébats. Le sujet du sexe fut longtemps tabou durant la Grande Guerre, et il reste aujourd’hui assez méconnu. Ce fut pourtant un vrai problème que les forces armées ont bien été forcées de gérer, parfois en établissant des bordels officiels à proximité des zones de repos, pour tenter de contrôler au mieux l’état sanitaire des prostituées et limiter la propagation de maladies comme la syphilis dans les troupes.

Il semble que le nom-même de « Blue Light » fasse en fait référence à un système de bordels que l’on retrouvait dans toutes les grandes villes situées à l’arrière des lignes britanniques : ceux qui étaient signalés par des lampes rouges étant destinés aux subalternes, tandis que ceux indiqués par des lampes bleues étaient réservés aux officiers. Un article très intéressant signé par l’historienne Claire Dujardin dans le n°30 de la revue en ligne Clystère, nous éclaire davantage sur le concept de « Blue Light Depot » : il s’agissait d’une structure de soins que l’Australian Imperial Force installait « dans chaque camp militaire ainsi que dans les villes de l’arrière fréquentées par les troupes en permission ». Note intéressante pour la Belge que je suis : selon le Colonel G.W. Barber, Deputy Director of Medical Sevice, des « Blue Light Depots » ont été installés à Bruxelles, Namur et Charleroi (NDLR : sans doute à la fin de la guerre, avant le retour des soldats chez eux). Rien que les trois centres à Charleroi avaient traité 12.000 patients (australiens, britanniques et canadiens) dans la semaine qui précédait l’inspection rapportée dans ce témoignage ! (BUTLER (A.G.), Official History of the Australian Army Medical Services, 1914-1918, vol. III “Special problems and Services”, 1st edition, 1943, p.184.). Les « Blue light Depots » « étaient accessibles à n’importe quelle heure pour que tout soldat puisse s’y désinfecter aussi tôt que possible après une relation sexuelle ». C’est là qu’on distribuait notamment les petits «kits » du même nom dont Claire Dujardin détaille le contenu : tubes de calomel, tablettes de permanganate de potassium, tampons d’ouate. Quelle était l’efficacité de ce traitement ? Le calomel, ou chlorure de mercure, était connu et utilisé depuis longtemps dans la prévention des maladies vénériennes. Dans « La Chronique médicale » de janvier 1927, le Dr Yvon note qu’il a trouvé référence de ce moyen dans une édition de la « Nouvelle Maison Rustique » datée de 1837 en ces termes : « Il est possible d’éviter la maladie vénérienne en n’abordant jamais une femme de moralité douteuse deux ou trois jours avant ou après ses maladies (?) périodiques, en faisant précéder l’approche par une onction sur toute la partie génitale avec une pommade quelconque qui, en bouchant les pores, ferme tout accès au virus : 12 grains de mercure doux (6,8 centigrammes), mélangés avec deux onces d’une pommade ordinaire, augmentent l’efficacité de cette précaution. On doit avoir encore soin d’être prompt, de faire ensuite des ablutions réitérées, soit avec du vinaigre mélangé avec de l’eau de Cologne, ou, simplement, de l’eau-de-vie tempérée de même ; les deux procédés réunis ne sont peut-être pas infaillibles et des moyens dont on puisse garantir l’efficacité la plus absolue, mais on peut les considérer comme une précaution salutaire, que diverses expériences n’ont pu démentir. »

Bref, ça marchait, parfois, mais pas toujours. Mais alors, pourquoi le kit « Blue Light » ne contenait-il pas de préservatif, vous dites-vous peut-être ? C’est à nouveau Claire Dujardin qui nous donne la réponse : « Les condoms s’obtenaient facilement, mais ce moyen de prévention suscitait la polémique puisqu’il présentait le « désavantage » d’être un moyen anticonceptionnel.» Or, à la tête de toutes les nations impliquées dans le conflit, se trouvaient des hommes qui ne perdaient pas de vue les chiffres de la natalité… Comment, sinon, pourrait-on faire face à la guerre suivante ? La prévention des maladies vénériennes est un domaine de plus dans lequel la Grande Guerre a marqué un tournant important. Ces recherches m’ont permis de découvrir une personnalité féminine qui joua un rôle de premier plan concernant ces questions. Native d’Australie, la volontaire néo-zélandaise Ettie Rout a milité activement pour une meilleure prévention des maladies vénériennes au sein des troupes de l’ANZAC engagées sur le front en 14-18. Cette femme hors du commun avait développé une approche moins moralisante que celle qui était adoptée par les Etats majors : plutôt que de prêcher la vertu, elle encourageait l’utilisation des moyens prophylactiques. Ses arguments, terre à terre, étaient réellement avant-gardistes pour l’époque : «le péché impardonnable serait pour un homme de rentrer à la maison et de semer dans le corps d’une femme innocente les germes d’une maladie qu’il aurait ramassée à l’ étranger, dans des moments d’excitation et de folie « .

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2 Responses to “La pommade « préservative » Blue Light : sexe et maladies vénériennes sur le front de la Grande Guerre”

  1. Dujardin Claire 21 octobre 2016 at 23 h 50 min #

    Ce très bon article complète les recherches que j’ai effectuées dans le cadre de l’armée australienne. Le livre passionnant de l’historien Jean- Yves Le Naour, « Misères et tourments de la chair durant la Grande Guerre. Les mœurs sexuelles des Français (1914- 1918) « m’a ouvert la voie de cette recherche. Je le recommande à toute personne intéressée par la société et les mœurs de cette époque.

    • isabelle 22 octobre 2016 at 7 h 25 min #

      Merci pour votre commentaire. Où peut-on lire vos recherches?

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