Du fond des tranchées, un autre point de vue sur la guerre

La tranchée est devenue un véritable symbole de la Grande Guerre. Lorsqu’on en parle, c’est pour évoquer la guerre de position et ses stratégies militaires. On souligne souvent que c’est (en partie) parce qu’elle s’est enfoncée dans la terre que la Première Guerre mondiale a duré si longtemps. Pour ceux qui en ont déjà eu l’occasion, parcourir les vestiges d’une tranchée, c’est aussi l’occasion de jeter un autre regard sur la Grande Guerre, et de se rappeler que sur le front, les soldats ont parfois davantage manié la pelle que le fusil, au point que cette dernière a parfois remplacé le second pour devenir une arme meurtrière à part entière. Ainsi en témoigne Erich Maria Remarque dans « À l’Ouest, rien de nouveau » : « Il est maintenant de mode chez certains d’aller à l’assaut simplement avec des grenades et une pelle. La pelle bien aiguisée est une arme plus commode et beaucoup plus utile ; non seulement on peut la planter sous le menton de l’adversaire, mais, surtout, on peut asséner avec elle des coups très violents ; spécialement si l’on frappe obliquement entre les épaules et le cou, on peut facilement trancher jusqu’à la poitrine. Souvent la baïonnette reste enfoncée dans la blessure ; il faut d’abord peser fortement contre le ventre de l’ennemi pour la dégager, et pendant ce temps on peut facilement soi-même recevoir un mauvais coup. En outre, il n’est pas rare qu’elle se brise. »

Tranchée, image issue des collections de l'Association Soissonnais 14-18

Tranchée, image issue des collections de l’Association Soissonnais 14-18

 

Dans le boyau qui jouxte la creute du 1er Zouaves à Confrécourt, Jean-Luc Pamart m’expliquait récemment comment ce geste de creuser des tranchées jusqu’au coeur des champs devait marquer particulièrement les esprits des soldats qui, pour la plupart, étaient des paysans… Le vocabulaire militaire nous laisse aujourd’hui encore percevoir la cruauté du paradoxe que la guerre imposait à ces hommes de la terre : ne parle-t-on pas de champs de bataille, et d’armée en campagne ?

S’enterrer pour mieux se terrer, regarder le ciel, attendre, prier : c’est de cela que se composait la plupart du temps passé par les soldats, entre ces parois de de terre…

Album Leroy, 48e BCP, Image issue des collections de l'Association Soissonnais 14-18

Album Leroy, 48e BCP, Image issue des collections de l’Association Soissonnais 14-18

Après avoir collecté quelques images fort intéressantes dans les collections de l’Association Soissonnais 14-18 pour illustrer ce sujet, je me suis plongée dans la littérature. J’ai découvert avec émotion ce poème de Sylvain Royé, soldat breton disparu à Douaumont le 24 mai 1916 : les mots qu’il a utilisés font écho aux images pour nous faire découvrir la guerre vue du fond des tranchées par ces paysans devenus soldats, tantôt se languissant de retrouver la vie de leurs terres cultivées, tantôt craignant que celle qu’ils occupent leur fasse office de tombeau…

Tranchées de Confrécourt

Les tranchées sur le plateau de Confrécourt (Nouvron-Vingré), image aérienne issue des Archives de l’Association Soissonnais 14-18.

Les blés sont déjà hauts, dans les sillons de France,
L’été les a dorés, l’été les a mûris.
La moissons sera-t-elle aussi belle qu’on pense ?
Est-ce assez de grandeur, d’héroïsme et de cris ?

Seigneur, nous n’avons pas dans l’abandon des larmes
Oublié votre gloire et trahi votre nom.
Nous n’avons pas douté du retour de vos armes.
Le jour va-t-il sonner des résurrections ?

Notre espoir s’élevait quand nous étions à terre.
Nous n’étions que son ombre et nous étions sans voix.
Seul il tendait vers Vous la foi de nos prières,
Mais nous voici levés, Seigneur, tous à la fois.

Album Leroy, 48e BCP, Image issue des collections de l'Association Soissonnais 14-18

Album Leroy, 48e BCP, Image issue des collections de l’Association Soissonnais 14-18

Les blés jaunes sont hauts entre les forêts vertes.
La France attend debout le prix de ses douleurs.
Aux moissons de demain les granges sont ouvertes.
Le Jour va-t-il sonner des guérisons, Seigneur ?

Seigneur, le fruit est lourd qui fait ployer la branche.
L’odeur du verger clos promet des jours heureux.
Sous l’opulent fardeau l’arbre geint et se penche,
Et la récolte est proche, et le désir nombreux.

Soldats dans une tranchée, image issue des collections de l'Association Soissonnais 14-18

Soldats dans une tranchée, image issue des collections de l’Association Soissonnais 14-18

Tant de sang abreuva le champ de la Patrie.
Tant de sang accordé pour un immense éveil,
Que chaque fruit de l’arbre en sa pulpe mûrie
Mêle un goût d’héroïsme à son goût de soleil.

Jadis nous n’avions rien que nos paisibles roses.
Le jardin regrettait de n’être qu’un jardin.
Mais le voici grandi sous les métamorphoses,
Tragique de porter l’orgueil de nos destins.

Le fruit est lourd, Seigneur, l’après-midi sommeille.
Nous n’avons épargné ni l’effort ni l’espoir.
Souffrez que le fruit tombe au creux de nos corbeilles
Et que nous rentrions, joyeux, avant le soir.

 

Le 318 à Quennevières, 2 Poilus dorment dans la tranchée, image issue des collections de l'Association Soissonnais 14-18

Le 318 à Quennevières, 2 Poilus dorment dans la tranchée, image issue des collections de l’Association Soissonnais 14-18

Le soir tombe, semblable au-dessus des deux lignes
Semblable de tendresse et de rédemption.
Encore un jour passé que nous abandonnons
Pour mieux aimer demain dont l’espoir nous fait signe.

Le soir tombe, Seigneur. Sous sa feinte douceur
Que cache-t-il, tendant la trame de son ombre ?
Quel invisible doigt parmi nos rangs dénombre
Ceux dont le dernier jour sera ce jour qui meurt ?

Quels d’entre nous verront le prochain crépuscule ?
Quels verront la Victoire et l’ultime combat ?
Notre désir grandit, s’exalte, se débat,
Et, douloureux se tend vers le but qui recule.

Soldats à l'entrée 'un abri, image issue des collections de l'Association Soissonnais 14-18

Soldats à l’entrée ‘un abri, image issue des collections de l’Association Soissonnais 14-18

Sans la flamme, Seigneur, les flambeaux ne sont rien.
Nous sommes les flambeaux et vous êtes la flamme.
Pour l’orgueil de nos cœurs, pour la foi de nos âmes,
Seigneur, accordez-nous notre espoir quotidien.

…Seigneur, vous n’avez pas exaucé nos prières.
Voici les ciels de brume et d’immobilité !
Chaque jour alourdit le poids de nos misères
Et nous doutons parfois, Seigneur, de la clarté.

Tranchée, Album Divoux, 45e BCP, 1915, image issue des collections de l'Association Soissonnais 14-18

Tranchée, Album Divoux, 45e BCP, 1915, image issue des collections de l’Association Soissonnais 14-18

Où sont les fruits promis, les moissons et les roses ?
L’hiver a poignardé la gloire du jardin.
Aux espoirs abolis les granges se sont closes
Et le vol des corbeaux insulte à nos destins.

…Pitié mon Dieu, pitié pour tous ceux qui fléchissent,
Pour tous ceux qui n’ont plus la foi qu’il faut avoir.
Plus pur est dans le cœur l’état du sacrifice
Quand il ne s’est nourri qu’aux flambeaux du devoir.

D’autres heures naîtront, plus belles et meilleures.
La Victoire luira sur le dernier combat.
Seigneur, faites que ceux qui connaîtront ces heures
Se souviennent de ceux qui ne reviendront pas.

Vivières, soldat au repos dans son abri, 26:6:18, Association Soissonnais 14-18

Vivières, soldat au repos dans son abri, 26/6/18, image issue des collections de l’Association Soissonnais 14-18

 

Je vous invite enfin à découvrir dans son intégralité le très beau « Poème des tranchées » de François Porché… Je vous en livre aussi en guise de conclusion un extrait qui confirme à quel point, dans le contexte religieux de l’époque et celui de la guerre, la tranchée, lieu de guerre, fut aussi pour certains un lieu de recueillement et de réflexion métaphysique.

 

(…)

Dans le boyau d’attaque, un pied sur les gradins,

Lents, pareils à des morts réveillés dans leur tombe,

Tous se haussent pour voir, à chaque obus qui tombe,

Voler les sacs et les rondins.

(…)

Sur les rampes du ciel les trains sinistres roulent.

Ferraillant et sifflant, jusqu’aux butoirs, là-bas,…

Dans un nuage ocreux les parapets s’écroulent,

Mais les cris ne s’entendent pas.

(…)

Murs de terre à gauche, à droite,

L’homme en gris et l’homme en bleu

Dans cette vallée étroite

Se rencontrent devant Dieu.

"À la belle étoile", Noël 1914, Abel Faivre

« À la belle étoile », Noël 1914, Abel Faivre

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