Dernières nouvelles du front, épisode 25: dans les pas des fusillés de Les Essarts-lès-Sézanne, dans la Marne

Au fur et à mesure que l’on s’éloigne de Reims en direction du Sud de la Marne, les traces de la guerre dans le paysage paraissent s’estomper. A Mondement, un gigantesque monument domine la plaine des marais de Saint-Gond et nous rappelle que les combats qui ont eu lieu dans la région n’ont duré que quelques jours, du 6 au 12 septembre 1914, mais qu’ils ont permis d’arrêter la progression des allemands vers Paris. Quelques jours avant, face à la situation critique dans laquelle se trouve l’armée française, le général Joffre lance formellement l’ordre de pourchasser et de passer par les armes tout soldat qui fuirait au combat… Passés devant des conseils de guerre spéciaux et particulièrement expéditifs, sans instruction préalable, débats contradictoires ni recours possible, quelques 600 soldat français ont été fusillés durant la guerre pour refus d’obéissance, mutilations volontaires, désertion, abandon de poste devant l’ennemi, délit de lâcheté ou mutinerie. Depuis lors, leurs familles et les historiens ont peu démontrer que nombre d’entre eux n’avaient pas commis les actes pour lesquels ils avaient été exécutés. Toutes ces histoires sont marquantes, mais il en est une qui l’est encore plus que les autres. Elle se déroule autour de la petite localité de Les Essarts-lès-Sézanne. Jean-François Maillet, notre guide du jour emmener avec lui les randonneurs et amateurs d’histoire sur les lieux de l’histoire vraie qui lui a inspiré son roman « Champagne rouge garance ».

Dans la nuit du 6 au 7 septembre 1914, près de Sézanne, une pluie d’obus allemands provoque la panique générale dans les troupes françaises. Les hommes tentent tentent d’échapper au massacre. Sept réservistes du 327e régiment d’infanterie essayent de retrouver leur régiment pour le réintégrer, mais la nuit complique les choses. Les soldats finissent par tomber nez-à-nez avec le général Boutebourg. Ils ne le savent pas encore, mais cette rencontre signe leur arrêt de mort. Le général est connu pour sa rigidité, voire pour sa cruauté. Il décide d’appliquer à la lettre la consigne du chef d’Etat-major de l’armée française, et programme leur exécution sans même prendre la peine de les juger.

Au petit matin, ignorant encore tout du sort qui leur est réservé, François Waterlot, Alfred Delsarte, Gaston Dufour, Gabriel Caffiaux, Palmyre Clément, Eugène Barbieux et Désiré Hubert, sont fusillés. Mais étrangement, bien que deux salves aient été tirées, trois d’entre eux survivront à cette exécution.

Palmyre Clément succombera rapidement à ses blessures. On perdra mystérieusement la trace de Gaston Dufour. Mais François Waterlot sera ensuite gracié et repartira se battre. Il mourra au combat quelques mois plus tard, en juin 115, mais aura eu le temps avant cela de, raconter son incroyable aventure dans de très nombreuses lettres. Professeure émérite à l’université de Lille III, Odette Hardy-Hémery a épluché cette abondante correspondance. Dans son livre « Fusillé vivant » elle estime que« Le fait que trois condamnés sur sept survivent à deux déflagrations ne semble pas relever du hasard. François Waterlot indique en effet dans une de ses lettres que l’adjudant chargé de porter le coup de grâce et de s’assurer que les malheureux étaient bien morts, ne s’est pas acquitté de sa tâche jusqu’au bout, parce que « ça lui faisait trop de peine »…

Les fusillés du 327 RI sont « morts pour rien », puis tombés pour de longues décennies dans l’oubli. Si l’on sait finalement peu de choses de la vie de ces hommes du peuple, l’histoire de la fausse mort de deux d’entre eux peut paraître tellement invraisemblable qu’elle ne peut qu’inspirer les esprits romanesques.

« On nous tua sans nous dire quoi que ce soit et sans faire d’enquête. Depuis, j’ai été cité à l’ordre du jour pour avoir demandé à repartir au feu après avoir été blessé le 15 octobre.» En écrivant ces mots, François Waterlot semble presque s’amuser de sa propre histoire, pourtant dramatique. Peut-être aurait il ri de savoir qu’il recevrait la médaille militaire à titre postume en 1919 ! Il faudra attendre 1926 pour que les fusillés du 327e RI soient enfin innocentés après deux ans d’instruction. Le général Boutebourg quant à lui n’a jamais été jugé pour ses responsabilités dans ce qui devrait pourtant être considéré comme un crime de guerre. En France, le débat autour de la réhabilitation collective des fusillés est régulièrement ravivé. En juin dernier, une proposition de loi faite en ce sens a été rejetée. Peut-être ou sans doute est-ce mieux comme cela… Les fusillés étaient des hommes, multiples, différents, individuels. Certains sont morts pour rien. Mais leur vie, si on s’y intéresse de près, peut nous faire réfléchir, penser, rêver, parfois même rire, et continuer à croire en l’humanité.

Pour écouter cet épisode, télécharger le podcast.

Consulter la carte des « Dernières nouvelles du front »

Pour compléter cet épisode

-Lire « Les fusillés de la grande guerre et la mémoire collective », de Nicolas OFFENSTADT, aux Éditions Odile Jacob ;

-Lire « Fusillé vivant » d’Odette Hardy-Hémery, paru chez Gallimard ;

-Lire « Champagne Rouge Garance » de Jean-François Maillet, aux Editions Le Pythagore

-La page de Jean-François Maillet sur le site des Greeters de la Champagne (une autre façon de visiter la Champagne en compagnie de ses habitants)

-Les commémorations de 14-18 en Champagne 

-Les commémorations de 14-18 dans la Marne

-Un geocaching pour découvrir 14-18 dans la Marne de façon originale 

 

2 Responses to “Dernières nouvelles du front, épisode 25: dans les pas des fusillés de Les Essarts-lès-Sézanne, dans la Marne”

  1. viot 12/08/2014 at 9 h 26 min #

    Bonjour,

    Je milite pour la réhabilitation de ces hommes et vous invite à visiter mon blog : http://les-blessures-de-l-ame.over-blog.com/ en grande partie consacré à ce sujet.

    Je reste à votre disposition.
    Bien cordialement
    Eric Viot

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  1. 7 septembre 1914: fusillés pour rien aux Essarts-lès-Sézanne | 1914-1918: Reims dans la Grande Guerre - 06/09/2014

    […]  http://www.paysagesenbataille.be/dernieres-nouvelles-du-front-episode-25-dans-les-pas-des-fusilles… […]

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