« De Frontzate » : Dixmude-Nieuport à vélo

image(10)La nuit du 29 au 30 octobre 1914, les Belges ont ouvert les écluses de Nieuport pour laisser les eaux de l’Yser envahir les plaines alentours. Aujourd’hui, une piste cyclable parcourt le talus de la voie ferrée reliant Nieuport à Dixmude, qui émergeait alors des eaux, et autour duquel s’est alors fixé le front… Le vélo est donc le mode de transport idéal pour découvrir cette partie des paysages de la Grande Guerre !Le 5 août dernier, j’accompagnais Aline Brachet dans une portion de sa randonnée à vélo sur l’ancienne ligne de front de la Grande Guerre. Aline est journaliste spécialisée en environnement, accro du vélo, et elle a « contracté la poilute »  à cause d’une photo de mariage de son arrière-grand-père, posant en tenue de soldat quelques mois après sa démobilisation, en avril 1919.

Aline parcourait en une dizaine de jour une portion de la ligne de front ouest, de Paris à Ostende, en passant par l’Aisne, la Somme, le Nord, le Pas-de-Calais et la Flandre. Elle a raconté son périple sur le blog « La fleur au guidon ». Après avoir lu mon livre, elle m’avait contactée et proposé une rencontre au cours de son périple. J’ai suggéré de l’accompagner à vélo sur « De Frontzate », c’est à dire de ligne de front, l’ancienne voix ferrée de la Ligne 74, reconvertie depuis 1983 en circuit cyclo-touristique.

La ligne de chemin de fer qui reliait Dixmude à Nieuport a joué un rôle important durant la Première guerre mondiale : le remblai du chemin de fer Nieuport-Dixmude limitait, au Sud, l’inondation de la plaine de l’Yser, c’est autour de cette zone stratégique que l’armée belge à établi sa défense face aux attaques ennemies.

Au cours de mes pérégrinations sur la ligne de front, j’avais souvent croisé « De Frontzate », et parcourir cette petite quinzaine de kilomètres à vélo faisait partie de mes projets. Ce magnifique itinéraire dans les « Flanders Fields », les « Champs de Flandre » permet de découvrir de nombreux sites et monuments témoignant de la période de guerre. Cette ligne de défense a été dotée, durant le conflit, d’une importante série de petits bunkers : entre Pervijze et Nieuwpoort, une septantaine de ces refuges de briques, qui étaient enfouis dans les talus de la voie ferrée, sont encore visibles… De part et d’autre de cette voie, on peut aussi croiser d’autres sites et monuments intéressants.

Pour préparer cette balade, j’avais téléchargé la fiche promenade de l’ASBL Chemins du Rail, qui propose un bel itinéraire en boucle de 37 kilomètres.

image(29)

J’étais accompagnée de 3 de mes 4 enfants. Nous avons retrouvé Aline fin de matinée à Dixmude, au pied de la fameuse Tour de l’Yser. Construite après guerre, cette tour est sans doute le plus polémique des monuments construits après guerre . Affichées en haut de ses 84 mètres, les lettres AVV VVK signifient « Alles voor Vlaanderen, Vlaanderen voor Kristus », càd « Tout pour la Flandre, la Flandre pour le Christ ». Bien qu’on puisse y lire aussi un message de paix écrit en 4 langues, cet édifice est davantage connu comme symbole de la lutte pour l’émancipation flamande que comme monument pacifiste. La Tour de l’Yser est devenu un haut-lieu du mouvement nationaliste flamand, né sur l’Yser.

image(1)Notre programme du jour commençait par la découverte de 2 autres sites emblématiques aux alentours de Dixmude. Dans ce secteur, seuls l’eau et les marais séparaient les Belges des Allemands qui restaient à proximité de l’Yser et occupaient une tête de pont sur sa rive gauche, autour de tanks à pétrole. Les Belges ont tenté de prendre cette position stratégique en creusant, à partir de mai 1915, des tranchées sur la rive gauche de l’Yser. Le Boyau de la Mort est un des rares sites témoins de ces infrastructures que l’on a décidé de conserver… Les tranchées ont dû être consolidées, et les sacs de sable utilisés pendant la guerre pour faire tenir les parois instables ont été remplacés par des sacs de ciment.

Vidéo

Voir la vidéo « 14-18 Traces & Empreintes » sur le Boyau de la Mort

image

Au bout du Boyau de la mort, on trouve aujourd’hui une borne Vauthier. Il en existe vingt-deux en Belgique. Ces bornes de démarcation ont été érigées suite à une souscription publique initiée par le Touring Club de Belgique, en 1921. Elles font partie d’un ensemble plus large de 118 bornes réparties en France et en Belgique pour matérialiser la ligne de front telle qu’elle se trouvait le 18 juillet 1918 (date de la première offensive qui a marqué le début du retrait des troupes allemandes). Ce projet avait été conçu par Paul Moreau-Vauthier, un ancien combattant de 14-18, qui était aussi un sculpteur.

Nous avons repris nos vélos pour nous diriger, à quelques kilomètres à peine du Boyau de la Mort, vers une autre de ces bornes placée dans le hameau de Oud-Stuivekenskerke.

Screen Shot 2014-10-21 at 23.19.12

Voir la vidéo « 14-18 Traces & Empreintes » sur les bornes Vauthier

Sur le trajet, nous avons croisé l’emplacement des anciens tanks à pétrole. Leur emplacement est marqué symboliquement par des structures de métal. Dans cette prairie bien calme désormais, quelques ânes m’ont fait repenser à une autre randonneuse des champs de bataille, Brigitte Blot, que nous avions pu croiser dans un épisode des Dernières nouvelles du front et qui vient de parcourir une partie de la ligne de front avec son âne Ioko, pour rendre hommage aux ânes et mulets ayant servi durant la Grande Guerre et payé eux aussi un lourd tribut lors de ce conflit.

Au hameau de Oud-Stuivekenskerke, nous avons marqué une pause pour grimper au sommet de la tour qui y a été reconstituée. Au début de la Grande Guerre, il y avait à cet emplacement une très haute tour, vestige d’une église médiévale… Le patelin est lui-même une ancienne motte féodale. En décembre 1914, deux mois après que le front se soit installé dans la région, l’armée belge s’est servie de cette tour comme poste d’observation pour son artillerie.

Le site a gagné une certaine notoriété à cause de la personnalité du soldat qui avait été chargé de s’y poster : Martial Lekeux, qui avait obtenu avant guerre son brevet d’officier d’artillerie, avait ensuite choisi de devenir moine franciscain. Au début de la guerre, il avait tout de même voulu rejoindre l’armée. Après avoir participé à la retraite vers Anvers, puis vers l’Yser, il a séjourné longtemps à Oud-Stuyvekenskerke, en tant qu’observateur pour l’artillerie. Il relate son expérience de « moine-soldat » dans son livre « Mes cloîtres dans la tempête » (Ed. De Schorre), un ouvrage dans lequel on découvre de nombreuses anecdotes, mais aussi de saisissantes descriptions du paysage qu’il pouvait observer du haut de cette tour. Lorsque le sommet de ce poste d’observation s’est écroulé sous les tirs allemands le 9 février 1915, Martial Lekeux a recouru à une très haute échelle placée à l’arrière des ruines de la tour, pour continuer ses observations. Les vitraux de la petite chapelle construite à côté de la tour restaurée racontent ces épisodes de la vie du moine-soldat. On peut aussi y voir une statue de la vierge que Martial Lekeux raconte avoir retrouvée « comme par miracle » dans les décombres. Depuis la fin de la guerre, cette Madone est surnommée « Notre-Dame des Victoires »…

Encore un beau ciel flamand... Mais pas un coquelicot en vue!

Encore un beau ciel flamand… Mais pas un coquelicot en vue!

Sur la suite du parcours, Aline s’étonnait de ne pas voir les fameux coquelicots qui ont été rendus célèbres par le poème « In Flanders Fields » de John McCrae. Il est vrai que ces jolies fleurs sont devenues très rares sur l’ancienne ligne de front. Après la guerre, la population locale a réinvesti ses terres avec beaucoup de courage, dans la région. Sans se laisser abattre, les agriculteurs ont avec le temps reconquis leurs terrains. Aujourd’hui, il est frappant de voir à quel point la vie a repris dans cette région. En voyant les champs et villages florissants, on se demanderait presque si la guerre est bien passée par là. Les personnes non informées croient d’ailleurs parfois que cette région a été moins touchée par la guerre qu’une région telle que celle de Verdun, où les stigmates des combats paraissent mieux conservés. Ces différences sont en fait le reflet de politiques de reconstruction différentes… Et le coquelicot, dans tout cela, me direz-vous ? La fleur des champs aime les sols relativement pauvres, et craint les pesticides et les engrais. Tout au long de la piste cyclable, les odeurs persistantes de lisier confirment que l’ absence ou la rareté actuelle des coquelicots aux abords des champs du Westhoek est sans doute le signe d’une agriculture très intensive.

L'Yser

L’Yser

Plus loin, nous avons croisé la Gare de Pervyse, où Martial Lekeux fut aussi posté un temps comme observateur. Il décrit par ces mots le paysage tel qu’il lui apparaissait alors : « Pervyse est à mi-chemin entre Dixmude et Nieuport. A nos pieds le chemin de fer, solidement arc-bouté sur ces deux fortes chevilles, tend tout droit son ruban d’acier, barrant d’un trait impérieux la route de l’invasion. L’Yser, le « fleuve de fer », dessine dans le lointain sa courbe sinueuse. Entre les deux, l’eau. Au delà de l’Yser, c’est la grasse campagne de la terre de Flandre où s’égrènent les fermes blanches, les clochers effilés, les villages presque intacts. Et à l’extrême gauche, festonnant sur le ciel ses ondulations d’or, toute la ligne des dunes court à l’horizon, couronnée de villas : Westende, Middelkerke, Mariakerke se montrent une à une, et enfin, en un élancement de tours, Ostende. Ah ! Nos plages, nos belles plages ! Ils les ont, les Barbares ! »

 

image(18)En nous rapprochant du littoral, après avoir croisé la gare de Ramskapelle, où l’on peut voir une reconstitution figurative d’une des trêves qui ont eu lieu sur le front à Noël 1914, nous nous sommes arrêtés quelques instants dans le cimetière militaire belge. Ce cimetière a été aménagé après guerre pour accueillir les dépouilles des soldats inhumés durant le conflit dans la plaine inondée de l’Yser, la plupart du temps dans des tombes de fortune, creusées rapidement… Chaque tombe venait visiblement d’être garnie d’une petite marguerite. J’ai déjà entendu dire que comme le coquelicot est le symbole du souvenir de la Grande Guerre pour les ressortissants des pays du Commonwealth, et le bleuet l’est pour les Français, la marguerite tiendrait ce rôle pour les Belges. Mais je n’ai jamais trouvé aucune source historique à ce sujet…

 

Screen Shot 2014-10-22 at 00.03.42

Voir la vidéo « 14-18 Traces & Empreintes » sur le cimetière de Ramskapelle

Le cimetière de Ramskapelle fut notre dernière étape avant de rejoindre Nieuport et le site de la Patte d’oie. Ce complexe d’écluses et de vannes a été utilisé depuis la fin du XIXe siècle pour réguler le niveau d’eau dans le bassin de l’Yser. A cet endroit de la ville côtière, 6 voies d’eau convergent, donnant une allure de patte d’oie à cette portion de terre vue du ciel.

L’usage de ces écluses et vannes a été détourné fin octobre 1914: en les ouvrant à marée montante et les fermant à marée descendante, les Belges ont laissé l’eau envahir les polders et obligé ainsi les troupes allemandes à se cantonner sur la rive droite de l’Yser.

Screen Shot 2014-10-22 at 00.17.48C’est donc un lieu stratégique important, qui a changé le cours de la guerre : à partir du moment de cette inondation, début novembre 1914, la guerre de mouvement est devenue une guerre de position. Le front s’est alors fixé jusqu’en septembre 1918 dans la zone inondée allant de Nieuport à Dixmude. En terminant notre balade au cours de cette journée estivale, nous avons eu une pensée pour les soldats qui se sont enfoncés durant ces années de guerre dans ce que l’écrivain Max Deauville appelait la « Boue des Flandres ». Un terrain marécageux qui fut un véritable enfer pour les combattants, quel que soit le camp auquel ils appartenaient…

Pas de commentaire

Laisser un commentaire


× 6 = quarante huit